.82 Delicate Sound of Future, l'intégrale
(2026-03-31, François Houste)Rien dans les poches
Ça avait sans doute été la meilleure idée des vacances.
Avant de partir pour l'Europe, John avait converti une petite somme d'argent en Goollars, la monnaie lancée récemment par Google. Il avait fait ça sur un coup de tête, en suivant les conseils de quelques amis... et c'est vrai qu'à l'usage il n'y avait vu que des avantages.
D'abord, pas de frais de change ou de gestion... s'il avait dû convertir ses dollars en euros, il en aurait perdu quelques-uns au passage. Plus de portefeuille à trimbaler ! John avait depuis longtemps stocké sur son smartphone passeport et papiers d'identité... la dématérialisation de son argent ne lui semblait pas un si gros effort. Avec ce système, malgré sa distraction légendaire, John n'était jamais à court d'argent. Même à la plage ou en excursion.
Et puis, surtout, cette nouvelle monnaie était acceptée par tous les commerces de son lieu de villégiature : la petite île italienne où il séjournait avait fait du Goollar un argument commercial pour attirer les riches touristes américains. Au point d'être surnommé par certain Summer Silicon Valley. La destination commençait d'ailleurs à devenir très populaire sur Instagram, et à souffrir à certaines périodes d'une surpopulation de touristes.
Mais pour John, tout se passait bien. Il profitait de ses vacances tranquillement, déconnecté du monde et de l'actualité... C'est seulement trois jours avant son retour que ses ennuis commencèrent : le Congrès américain s'inquiétait depuis quelques mois d'une sorte d'indépendance monétaire des GAFA. Si l'expérience de Facebook avec Libra avait tourné court, il n'en était pas de même pour de Goollar. D'abord exploité comme un système de crédit sur sa puissante régie publicitaire et sur le store d'applications Android, cette nouvelle monnaie s'était très vite popularisée. Au point de commencer à faire de l'ombre au vrai dollar dans certains échanges internationaux. Une situation difficilement tenable pour le gouvernement américain...
Trois jours avant le retour de vacances de John donc, après plusieurs semaines de réunions de crise, d'auditions des dirigeants de Google et lobbying appuyé, le Congrès américain déclara le Goollar illégal avec obligation pour la plateforme de cesser immédiatement ses activités monétaires... sous peine de démantèlement. C'était la première fois qu'un gouvernement osait une menace de ce genre contre Google. Quelques heures plus tard, Google suspendait sa plateforme et promettait une restitution des sommes investies sous une quinzaine de jours au plus tard. Le délai était long, mais Google invoqua des raisons techniques que personne au Congrès américain ne pouvait contredire.
Pour John, la situation était plus compliquée encore : parti en vacances avec pour seule ressource une monnaie qui n'avait plus cours, il allait devoir trouver un moyen de se débrouiller jusqu'à son départ.
La prochaine fois, il choisirait peut-être de ne voyager qu'en réalité virtuelle...
Scannez, vous êtes scoré
Comme tous les samedis, au milieu du supermarché, Noémie ne lâche plus son smartphone. Des céréales aux goûters des enfants, des biscuits apéritifs aux plats cuisinés, elle scanne chaque aliment avant de les mettre dans son caddie.
Noémie a commencé à scanner en 2018 avec Yuka, l'application qui traquait la qualité nutritive des aliments. Ses motivations ? Manger sain et éviter tout ce qui était trop industriel. Un acte entre militantisme (un peu), santé (un peu aussi) mais surtout bonne conscience.
Mais l'application que Noémie utilise aujourd'hui n'a plus rien : "EcoScore" détaille l'impact écologique des aliments. Elle résume les conditions de récolte ou d'élevage, le taux de produits phytosanitaires utilisé ou les émissions de CO2 moyennes pour le transport entre points de production, de transformation et de vente...
Mais surtout : il n'est plus question de bonne conscience. Devant l'urgence écologique, les instances européennes ont rendu obligatoire pour l'ensemble des industriels de l'agroalimentaire la traçabilité absolue de leur production : origine des matières premières, procédés de fabrication et impact de ceux-ci sur l'environnement… L'ensemble de ces data sont rassemblées dans une gigantesque base de données publique, accessible à tous et sécurisée - forcément - grâce à la Blockchain. Les exceptions à cette transparence forcée ont été rares, et concernent principalement des produits dont la révélation des secrets de fabrication constituerait une menace commerciale. Pour tous les produits basiques (yaourts, céréales, boissons...), il n'y a pas d'exception !
En parallèle de la constitution de cette base, on a donc créé EcoScore, l'application qu'utilise Noémie et qui permet de mesurer son impact écologique quotidien. Depuis qu'elle l'utilise, Noémie a déjà modifié l'alimentation de la famille. On y consomme par exemple plus de produits locaux, et légèrement moins de produits lourdement transformés. Seul inconvénient, scanner chacun de ses achats, cela prend du temps !
L'information n'est qu'une étape : les instances européennes ont clairement annoncé qu'EcoScore devait servir à terme au contrôle de la consommation et de la pollution. Comprendre qu'à chaque compte EcoScore serait associé une sorte de scoring qui donnera une vision précise des habitudes écologiques de chaque foyer. Les courses tout d'abord, mais viendront ensuite les déplacements – Noémie fait toujours ses courses de la semaine en voiture – ou encore la consommation d'énergie ou les habitudes de connexion de la famille. Le déploiement prendra un peu de temps, et le système de sanctions en cas de mauvais score est laissé à la discrétion de chaque état. Mais l'objectif est bel et bien de réduire l'impact écologique de chacun en comptant sur un peu plus que la bonne volonté.
Le modèle chinois de « Social score » déjà adopté par plusieurs pays – Etats-Unis, Brésil, Inde… - aura finalement séduit lui aussi le vieux continent. Pour le bien de tous.
Noémie, en attendant, passe un peu plus de temps dans les rayons… pour travailler son score.
Comme à la maison
"Bienvenue, vous êtes ici chez vous !" Thomas avait souri en entendant la formule débitée machinalement par le robot d'accueil de l'hôtel, à l'issue du check-in. Après tout c'était la promesse de n'importe quel restaurant ou n'importe quel hébergement.
Mais depuis qu'il était dans la chambre, Thomas devait bien admettre qu'il était bluffé. Cela avait commencé quand, machinalement, il avait posé son smartphone sur la table de chevet...
Aussitôt, la télévision connectée s'était allumée et une voix féminine avait résonné dans la chambre. "Bonjour Thomas, bienvenue chez vous ! Pour rendre votre séjour plus agréable, voulez-vous prendre le temps de répondre à quelques questions ? Ce ne sera pas long."
Surpris, Thomas s'était prêté au jeu. Il avait tout d'abord confirmé son identité et demandé à la télévision de se synchroniser avec ses comptes de streaming vidéo et audio. Jusque-là, rien de bien exceptionnel... il était bien entendu hors de question que Thomas se passe de ses séries préférées. Même le temps des vacances.
Les quelques questions suivantes étaient plus surprenantes. En quelques échanges avec la télévision connectée, Thomas avait pu régler la climatisation, la qualité de l'éclairage... et via un astucieux système de cadres connectés - en fait, de mini écrans LCD - personnaliser la décoration de la chambre avec des photos des enfants issues de son compte Facebook.
Thomas était assis sur le bord du lit et ne quittait plus l'écran des yeux. L'assistant qui l'avait interpellé à son arrivée dans la chambre ne proposait que quelques options, mais en creusant un peu, Thomas avait déniché des centaines d'options de la personnalisation de la chambre : hauteur du lit, sonnerie éventuelle d'un réveil, préférence quant aux horaires de passage du roomservice...
Il sursauta quand la porte s'ouvrit et que Chloé entra. "Tu devais seulement déposer les bagages et nous rejoindre le long de la plage pour que les enfants puissent s'amuser ! Tu ne vas pas rester toute la journée devant la télé quand même ? Si on est en vacances, c'est pas pour faire comme à la maison !"
Thomas reposa bien vite la télécommande sur le lit. Il n'était pas si tard, autant profiter de la plage !
Connexion limitée
Ce soir, Antoine reste plus tard que d'habitude au bureau. C'est la soirée-séries organisée par quelques-uns de ses collègues. Des bières, des biscuits apéros, quelques pizzas… et surtout la connexion Internet du boulot : la petite équipe va se réunir dans une salle et regarder deux ou trois épisodes de la dernière série à la mode.
Ce petit cérémoniel a en général lieu deux fois par semaine. C'est convivial, et c'est surtout devenu nécessaire. L'entreprise est désormais le seul lieu où l'on peut bénéficier d'un accès illimité au Net, et en bidouillant un peu aux plateformes de vidéos en ligne.
Devant l'impact écologique désastreux des outils numériques, et sous la pression de nombreux manifestants, quelques gouvernements ont en effet pris des mesures drastiques : la mise en place de quotas de connexion pour l'ensemble des foyers. La mesure ne concerne que rarement les entreprises.
En France, favorisée par la centralisation des opérateurs et le parc de box installé, la mesure a très vite été appliquée : après une cinquantaine de gigas de consommation, les connexions sont coupées et seuls les sites gouvernementaux et administratifs restent accessibles. Quelques épisodes de série, quelques clips sur YouTube, le compteur défile vite !
On s'étonne encore des impacts de cette mesure. Sur l'aménagement du territoire d'abord : le plan Très Haut Débit par exemple a pris un peu de plomb dans l'aile et les « zones bas débit » se sont finalement multipliées, faute de demandeurs. Sur le commerce également : économe de bande passante, certains habitants hésitent à comparer ou commander sur Internet, redonnant un peu de peps aux commerces locaux.
Et puis, les voisins ont appris à partager leur connexion. Un peu comme Antoine avec ses collègues de bureaux. Il n'est pas rare de voir les habitants d'un immeuble mettre en commun leur programme de la semaine : on regarde un épisode chez untel, un second chez son voisin… le temps parfois de partager un repas. Au croire que ceux qui évoquaient l'isolement causé par les outils digitaux avaient raison.
En tout cas, c'est le père d'Antoine que cette situation fait finalement bien rire. Il a retrouvé au fond d'un tiroir un kit de connexion AOL datant de la fin des années 1990. 50h de connexion offertes ! Il le brandit comme une blague à chaque fois qu'Antoine râle qu'il a épuisé son forfait.
Bienvenue dans le Multiplex
Alice est en retard pour sa réunion. C'est un point important en plus : un bilan de projet en présence de la direction de l'entreprise et du client lui-même.
Arrivée à son bureau, Alice ne prend pas le temps d'enlever son manteau. Elle enfile rapidement son casque de réalité virtuelle, ajuste ses écouteurs et se dirige - virtuellement - vers la salle de réunion qui a été retenue pour l'occasion. Heureusement, elle n'est pas la seule à être en retard, seuls l'avatar de Rémy, l'un de ses collègues, est déjà présent.
Rémy n'a pas l'air ravi d'être là... Alice lui dit rapidement de faire attention : les casques utilisés dans son entreprise sont équipés de caméras qui analysent les mimiques du visage. Un signe d'énervement, et votre représentation fera de grands mouvements de bras. Un grand sourire, votre avatar sautille sur place. Certains gestes semblent encore un peu déplacés dans le monde de l'entreprise, mais le fournisseur du logiciel a promis rapidement une mise à jour. Les utilisateurs, eux, s'y sont adaptés.
Au début, l'expérience des réunions virtuelles semblait étrange à Alice. A vrai dire, elle s'y sentait un peu maladroite. Elle a plus d'une fois renversé un verre d'eau sur son bureau - le vrai - en voulant montrer quelque chose à ses interlocuteurs, avant de réaliser que ceux-ci ne voyaient de toute façon pas ses mouvements. Ces collègues la regardaient également d'un air bizarre, jusqu'à ce qu'eux-mêmes ne testent le système.
En fait, c'est l'arrivée du Multiplex qui a réellement rendu populaire ces salles de réunion virtuelles. Le Multiplex a été lancé comme une alternative au cinéma par les grands acteurs de la VoD. Au lieu de passer chaque soir seul devant sa série, sur son canapé, Alice enfile désormais un casque similaire à celui qu'elle a au bureau. Elle y rejoint une salle de cinéma virtuelle et, souvent, regarde un film en compagnie de ses meilleures copines, connectées elles aussi. Elles ne se gênent en général pas pour commenter l'histoire, les autres spectateurs pouvant facilement décider de filtrer les voix des autres utilisateurs. Tous les avantages d'une soirée cinéma, la couette en plus !
Seul moment gênant, Alice croise quelque fois dans le Multiplex ses collègues de travail. Elle les reconnaît rapidement, grâce à leur avatar, et rien ne les empêche en effet de venir voir le même film qu'elle. Oh bien entendu, elle peut toujours les muter... mais certains pourraient mal le prendre. Les relations sociales, même en réalité virtuelle, ça reste compliquée.
A vos souhaits !
C'est un simple éternuement qui a tout déclenché. Laurent ne s'attendait pas, en se réveillant ce mardi matin, à recevoir autant de messages et à devoir justifier autant de choses. Seulement voilà, quelques minutes après son réveil, au moment du petit-déjeuner, Laurent a éternué...
Rien de dramatique. Mais... son enceinte connectée a entendu cet éternuement et l'a signalé, le plus naturellement du monde, à l'application de sa mutuelle santé. Depuis que Laurent a souscrit un contrat à bas prix, il a dû accepter quelques conditions à sa prise en charge, et notamment le fait de se faire suivre constamment par différents trackers. Sa montre connectée suit ainsi son activité physique et quelques-unes de ses constantes, et les communique à son organisme de couverture une fois par semaine. Son enceinte connectée est en écoute constante également, guettant les premières plaintes de douleur ou... les éternuements.
Là, les choses se sont emballées. La mutuelle a commencé à comparer les données de la montre connectée avec celles des jours précédents, afin de s'assurer que Laurent ne couvait par une maladie grave. Puis, Laurent a reçu une notification lui demandant de ne pas quitter son domicile avant que quelques vérifications ne soient faites. De toutes façons, les serrures de son appartement étant reliées à son système domotique, il n'avait plus vraiment le choix.
La mutuelle lance donc deux vérifications en parallèle : d'abord où est-ce que Laurent pu attraper ce rhume ? L'historique de navigation du bracelet aidant, une IA va vérifier l'état de santé, anonymisé, de toutes les personnes que Laurent a pu croiser au cours des trois derniers jours, jusqu'à identifier un collègue de travail qu'on vient justement de signaler en arrêt maladie... Autant de points en moins pour Laurent dans son contrat, il aurait dû éviter cette réunion !
L'IA va ensuite vérifier l'agenda de Laurent sur la journée et estimer jusqu'à quel point il pourrait s'avérer contagieux. S'il avait, potentiellement, croisé de nombreux enfants ou des femmes enceintes dans sa journée, la mutuelle l'aurait certainement consigné à domicile. Heureusement rien de tout ça n'est prévu...
Laurent est libre de sortir, mais avant de franchir la porte pour rejoindre son travail, il reçoit tout de même une dernière alerte : son assurance lui conseille fortement de passer dans une pharmacie aujourd'hui, sinon il sera quitte pour un malus sur sa prochaine facture !
Le meilleur ami de l'homme
Il fallait se rendre à l'évidence, Turbo, leur fidèle compagnon à quatre pattes, s'était échappé de la maison... et il y avait peu de chances qu'ils le retrouvent. Sans doute avait-il profité du dernier piratage global...
Un peu plus tôt dans la semaine, une attaque de hackers avait touché plus de trois millions de foyers dans le pays, visant les systèmes de serrures connectées. Une fois les portes d'une centaine de maisons et appartements déverrouillées, les cambriolages s'étaient multipliés. Et, effet collatéral de l'attaque, pas mal d'animaux domestiques - chats, chiens... - en avaient profité pour s'échapper.
Ce n'est pas le premier piratage dont avaient été victimes René et Anne-Claude, et Turbo leur chien. Déjà, il y a quelques mois, une attaque ciblant les gamelles connectées avait provoqué l'ouverture inopinée du distributeur de croquettes. Turbo avait été bon pour une bonne indigestion et une petite visite chez le vétérinaire. René avait alors décidé de revenir à une gamelle plus "normale" pour son chien.
Mais cette fois, l'absence de Turbo semblait définitive. Anne-Claude pensait sérieusement à adopter un nouveau compagnon. A l'animalerie, on avait commencé à lui parler des chiens-robots. Les technologies de muscles synthétiques et de peau artificielle permettaient de concevoir de pseudo-animaux très réalistes. Et si le développement de l'intelligence artificielle n'avait pas satisfait les espoirs de tous les futurologues, de nombreux prototypes d'IA avait atteint le niveau nécessaire pour imiter le comportement d'un chien.
Anne-Claude hésitait. Un chien robot, c'était moins de tracas. Plus besoin de le sortir pour faire ses besoins, pas d'aboiements intempestifs - c'était programmable - plus de piratage de gamelle et surtout... une option de téléguidage s'il s'enfuyait de la maison. Après tout, pourquoi pas ?
Soir de concert
C'était le meilleur concert auquel Renaud avait assisté depuis des années. OK, le groupe était vieillissant, mais ils avaient encore bien la pêche sur scène et réentendre tous ces morceaux qui avaient marqué sa jeunesse… Quel pied !
Quelques notes, il avait reconnu LE single star du groupe. C'était le moment ! Renaud sortit son smartphone de sa poche, le tendit au-dessus de sa tête comme des dizaines d'autres personnes dans la fosse et commença à filmer. Avec ce genre de vidéo, aussi près de la scène, il allait rendre verts de jalousie ses copains sur les réseaux sociaux. 30 secondes suffiraient. Un clic sur Envoyer et le partage de sa vidéo était lancé…
Après seulement quelques secondes, le téléphone de Renaud vibra. Certainement les premiers likes ou les premières réponses énervées de ses amis ! Renaud regarda son écran et à sa grande surprise, c'est une notification d'erreur qui s'était affichée. Partage impossible.
Oubliant un instant le concert, Renaud ouvrit la notification pour avoir plus de détails. Le réseau refusait la publication car… trop de photos étaient déjà partagées sur son compte. En vertu des nouvelles règles environnementales, chaque personne disposait désormais d'un espace en ligne limité, dont il gérait lui-même la répartition entre différents réseaux sociaux. Le but de cette limitation était simple : réduire les émissions de CO² des grands Data Centers en limitant la quantité d'information disponible. L'espace de stockage accordé à Renaud était arrivé à saturation.
Seule solution : supprimer des photos sur son compte Instagram, ou des contenus sur ses autres réseaux sociaux. C'était énervant, et surtout le moment était mal choisi. Il aurait dû se discipliner et nettoyer plus régulièrement son espace en ligne… Renaud poussa un soupir et rangea son smartphone dans sa poche pour plutôt profiter de la fin de concert.
Après tout, il pourrait toujours le raconter à ses amis autour d'un café, demain matin.
Le cadeau idéal
C'était son moment préféré : comme tous les ans, le 25 un peu avant le grand repas de famille, Sonia s'apprêtait à offrir ses cadeaux à ses parents et à son frère. Elle était même plus sereine que les années précédentes... car cette fois, elle avait trouvé un allié de choc pour l'accompagner dans son shopping !
D'habitude, même si elle arrivait toujours à organiser ses sorties en magasins un peu à l'avance, Sonia se sentait souvent en panne d'idées. Le dernier roman policier à la mode, une écharpe, une bouteille de whisky pour Papa... Elle avait de plus en plus le sentiment de ne rien offrir d'original. Aussi, cette fois, Sonia avait fait appel à IdealWish, une Intelligence Artificielle, pour l'aider dans ses achats de Noël.
Cette IA analysait en permanence les profils Facebook, Instagram et autres de sa famille et de ses amis. Elle avait également accès aux emails et SMS échangés récemment... Et à partir de toutes ces informations, elle brossait un portrait assez précis de ces personnes et après quelques analyses et recoupements, définissait pour chacun la liste de cadeaux idéale.
Sonia était ainsi certaine de ne pas commettre d'impair : IdealWish repérait sur les photos partagées les choses que ses parents possédaient déjà. Il évaluait les chances que certains objets aient déjà été acheté au cours de l'année, grâce à la géolocalisation des messages dans certaines boutiques. Il déduisait des messages postés les goûts de chacun. Et bien sûr, s'assurait que si deux de ses utilisateurs ciblaient la même personne, leurs listes de suggestion ne soient pas identiques !
En attendant de voir si IdealWish avait réellement fait mouche, Sonia déballa son premier cadeau. Une écharpe, comme l'année dernière. Ses parents n'avaient pas dû faire leur shopping accompagnés d'une IA.
« Évitez de sourire… »
« Fixez la caméra, ne bougez pas, évitez de sourire. Cela ne prendra que quelques secondes. » Cela devait être la quatrième fois que Vincent entendait ces instructions aujourd'hui… La première fois, cela avait été le matin, en quittant son domicile pour se rendre au travail. C'était la voix synthétique de sa voiture qui avait formulé la demande. Elle contrôlait son identité avant de démarrer, bien entendu, mais également son niveau de fatigue via ses cernes ou son teint. Question de sécurité.
Ensuite, cela avait été la barrière du parking relai dans lequel Vincent garait sa voiture avant de prendre le train. La borne qui distribuait auparavant les tickets avait récemment été remplacée par un système de reconnaissance faciale : Vincent devait ouvrir la fenêtre de son véhicule et attendre que son visage soit reconnu afin que la barrière s'ouvre. Là encore, c'était une mesure de sécurité : la multiplication des plateformes de location de véhicule, entre particulier notamment, imposait désormais de suivre les conducteurs plutôt que les plaques d'immatriculation.
Ensuite, cela avait été lors de son arrivée au travail. La reconnaissance faciale permettait d'accéder aux locaux de son entreprise, un grand groupe de développement informatique, mais également de débloquer son ordinateur et ses différents outils de travail. Une mesure complémentaire du Flex Office qui avait été mis en place récemment, et qui permettait à Vincent d'utiliser n'importe quel bureau et n'importe quel ordinateur du bureau.
Enfin, maintenant, c'était la caisse automatique du supermarché qui lui demandait de ne pas bouger, de fixer la caméra et d'éviter de sourire. Après sa journée de travail, Vincent faisait simplement quelques courses. Afin de faire payer les quelques achats, et de faire profiter Vincent du programme de fidélité, la caisse du supermarché scannait son visage et le comparait à la base des clients. Le système permettait des économies de personnel à la chaîne de magasins.
Fatigué par sa journée, Vincent rentrait chez lui. Alors que tant de voisins avaient fait installer des serrures électroniques sur la porte de leur appartement, Vincent avait conservé une vieille serrure à clé.
Et en faisant le geste simple de tourner sa clé dans le barillet, son visage marqua un léger sourire.
Exorcisme digital
Chez Samuel, cela avait commencé avec la machine à cookies. Un robot flambant neuf, qui assurait mélanges et cuissons suivant une large base de recettes. Il avait commencé à se comporter de manière erratique : des cookies mal cuits, puis la phase de mélange oubliée, et enfin l'application d'une recette de bœuf-bourguignon à tous les mélanges sucrés.
Puis, cela avait été le smartphone de Samuel qui avait eu quelques dysfonctionnements. Des sonneries intempestives alors qu'il n'y avait pas d'appels ni de notifications. Une extinction subite, alors que la batterie semblait être pleine à 70%. Et plus inquiétant, des appels émis automatiquement : Samuel entendait alors le haut-parleur de son téléphone faire « Allo ! » alors qu'il était dans son bain.
Ça avait continué avec le chauffage connecté. Le thermostat faisait des poussées de fièvre à 36° en pleine nuit, ou commandait la coupure de la chaudière alors que Samuel était sous la douche… Le jour où sa radio et sa télévision se mirent à s'allumer en même temps, Samuel décida qu'il était temps d'agir et d'appeler un spécialiste.
Celui-ci arriva le soir même et se présenta rapidement : Dr Léopold, marabout électronique. Il enfila un casque holographique et passa rapidement en revue l'équipement électronique de la maison après avoir demandé un accès aux différents appareils. Sa conclusion était évidente : le système domotique de Samuel était possédé par des programmes fantômes, des scripts d'intelligence artificielle, mal codés, qui migraient d'un appareil à un autre en profitant des failles de sécurité… Une seule solution : un exorcisme digital.
La petite voix
Il est l'heure. Aussitôt, Julie ouvrit les yeux. Elle s'était réveillée d'un seul coup. Cette petite voix dans la tête était quelque chose d'imparable et de bien plus efficace que l'alarme de son smartphone dont elle reculait sans cesse l'échéance.
Attention, pas de confiture ce matin ! Julie se ravisa. Elle avait ouvert la porte du réfrigérateur et par réflexe voulait attraper le pot de confiture de mirabelle. La petite voix lui avait bien vite rappelé ses bonnes résolutions : un petit déjeuner plus sain, au moins trois fois par semaine. Elle sortit la bouteille de lait et s'empara de la boîte de céréale qui trônait sur le plan de travail, juste à côté d'elle.
Ralentis, la voiture devant toi vient de mettre son clignotant. Sur son vélo, en se rendant au travail, la petite voix dans sa tête était un vrai atout pour sa sécurité. Elle lui signalait les dangers autour d'elle. Ou lui rappelait de tourner quand, trop perdue dans ses pensées, Julie se détournait de l'itinéraire qu'elle devait suivre. Même chose dans le train, depuis qu'elle avait cette petit voix, Julie n'avait plus jamais loupé sa gare, mais si elle lisait un roman passionnant.
Cette petite voix, c'était un implant neural que Julie testait depuis quelques jours. Connecté à son cerveau, il pouvait analyser l'ensemble des données entrantes de celui-ci – la vue, l'ouïe, l'odorat… - mais également accumuler des données extérieures – comme l'heure ou la météo – et suggérer différentes actions à son propriétaire. Le même fonctionnement que le cerveau de Julie, mais sans pensées, et donc sans distractions. Froid et efficace.
C'est à la pause-café du matin que la petite voix commença à se comporter étrangement. Tu ne devrais pas parler à Sarah, elle a dit du mal de toi sur Facebook hier soir… Julie eu un petit sursaut que ses collègues remarquèrent aussitôt. Elle répondit à leur surprise en prétextant avoir oublié quelque chose sur son bureau. C'était le premier message de cette nature que faisait passer sa petite voix, elle espérait sincèrement que ce serait le dernier, sinon la journée entourée de ses collègues allait être très, très bizarre.
Mesure de précaution
Tout en se brossant les dents, Mathieu activa son miroir connecté. Installé depuis peu, celui-ci permettait de rester connecté au monde extérieur, même depuis sa salle de bain, et sans risque de faire tomber son smartphone dans le lavabo !
En bas du miroir, un bandeau faisait défiler les toutes dernières actualités, à la façon des bandeaux sur les chaînes d'info en continu. C'est sur ce nouvel « écran » que Mathieu avait appris il y a quelques jours l'explosion du nombre de cas liés à la dernière épidémie dans le pays. Sur la gauche, un petit tableau de bord donnait la météo du jour. Mathieu s'apprêtait à demander des détails sur les probabilités de pluie dans la journée quand le miroir bipa : un système d'alerte lui rappelant de se concentrer un peu mieux sur son brossage de dent...
Une fois sa bouche rincée, Mathieu revint aux informations diffusées sur le miroir. Il devrait pleuvoir, légèrement, dans l'après-midi. Il faudrait prévoir un manteau imperméable pour revenir du bureau.
Sur la droite du miroir, Mathieu vérifia enfin rapidement les indices de vigilances. Chaque matin, les différents capteurs présents dans la ville diffusaient en direct les relevés de pollution, info transmise à chaque miroir connecté. Aujourd'hui, le taux était à peu près acceptable. Un second indicateur fournissait le niveau d'alerte Sécurité. Le pays vivait en permanence sous la menace d'attentat, et le gouvernement diffusait chaque jour un bulletin de vigilance pour les grandes villes. En raison des dernières tensions sociales, cet indice était rouge dans la ville et quelques-unes des lignes de bus et de métro étaient suspendues pour la journée.
Enfin, un troisième indicateur donnait le niveau d'alerte épidémie du quartier, et fonction des dernières données collectées par les médecins et les hôpitaux. Celui-ci était rouge également : plusieurs cas avaient été reconnus, et confinés, à proximité au court des dernières heures.
De la pluie, de la pollution, deux lignes de bus fermés et de nouveaux malades dans le quartier ? Mathieu poussa un soupir et fixa son reflet dans le miroir. Il articula : « Miroir ? Envoie un message à mon employeur et demande-lui si je peux rester en télétravail aujourd'hui. »
Trip-Streamer
Sonia avait profité de la période de confinement qui avait suivi l'apparition de l'épidémie pour lancer son propre business. En combinant son esprit d'entrepreneur, son goût de l'aventure et la localisation de son logement, elle était tout naturellement devenue l'une des premières Trip-Streamer de la ville.
Son idée de départ était simple : alors que les voyages étaient interdits, nombreux étaient encore les étrangers qui voulaient découvrir Paris, la tour Eiffel, le Sacré-Cœur et tant d'autres lieux emblématiques qu'ils n'avaient vu jusque-là qu'à la télévision ou sur Internet. Sonia se proposait donc de faire des visites guidées de la capitale française à distance.
Le stream commençait vers 10h du matin. Sonia avait auparavant fait quelques échauffements, puis s'était harnachée avec trois caméras légères et une quinzaine de batterie de secours. Après un coup d'œil rapide dans la rue, Sonia avait franchi la porte de son immeuble au moment où ses premiers abonés se connectaient. Première destination : les Invalides qu'elle pouvait filmer assez discrètement depuis les entrées d'immeuble de la place Vauban. Au fur et à mesure de sa progression, Sonia commentait en anglais l'histoire des rues qu'elle arpentait, pour le plus grand plaisir des spectateurs.
Ceux-ci avait connu le service à travers des publicités ciblés sur le Net, principalement sur les réseaux sociaux. Ils étaient prêts à payer quelques 1.000 dollars, individuellement, pour avoir l'impression de s'évader de chez eux le temps d'une balade à l'autre bout du monde. Si la majorité des abonnés suivaient l'expédition sur l'écran géant de leur TV, quelques-uns avaient investi dans un casque de réalité virtuelle pour avoir l'impression de visiter Paris de façon plus réaliste encore. Sonia s'était assurée du développement d'une application dédiée pour Oculus ou casque Sony.
La séance de ce matin se passait plutôt bien. Les abonnés étaient ravis de découvrir les grands monuments de la rive gauche. Sonia se dirigeait maintenant vers la Tour Eiffel quand des sifflets retentir dans la rue. Les policiers qui s'assuraient que le confinement était respecté l'avaient repérée, c'était le moment de courir et de tenter de leur échapper. L'échauffement du matin allait servir !
Ce que Sonia ignorait, ce que pendant ce temps, ses abonnés avaient créé une plateforme de pari en ligne, et misaient gros sur son arrestation ou non.
Vibrations
Avant de sortir faire ses courses, Antony s'assura de deux choses. D'abord, il avait bien dans son manteau l'attestation sur l'honneur que le gouvernement lui demandait de remplir chaque jour, afin de préciser les raisons de sa sortie et la durée de celle-ci. Il avait bien, ensuite, son smartphone dans sa poche de jean, réglé en mode vibreur. Avoir son smartphone sur soit en permanence faisait désormais partie des recommandations émises par le ministère de la santé.
Première étape, la boulangerie. Antony était encore à quelques mètres de l'entrée quand son smartphone vibra deux fois. Par réflexe, Antony s'arrêta et patienta quelques instants jusqu'à ce que son téléphone vibre à nouveau. Deux fois également. C'était un signal l'autorisant à entrer dans la boulangerie en respectant les distances sanitaires requises. Cette nouvelle fonctionnalité, mise en place par son opérateur téléphonique, s'était assez vite popularisée. Basée sur la géolocalisation des abonnées, elle permettait d'estimer le nombre de personnes présentes à l'intérieur d'un lieu et d'avertir les autres personnes qui s'y rendaient quant celui-ci était saturé.
L'application en question savait d'ailleurs qu'après la boulangerie, Antony se rendrait à la superette de la place. En connaissant la composition de son foyer, et ses habitudes de sortie – forcément limitées – elle était capable de prédire la majorité des actions et destinations des habitants du pays. Il est vrai que les options étaient peu nombreuses : Antony ne sortait pas pour son travail, puisque la fiche Business de son lieu de travail indiquait une fermeture de l'établissement pour question sanitaire, ni pour son footing puisque sa montre connectée était restée à la maison. L'intelligence artificielle devenait réellement intelligente quand les données étaient plus rares…
En sortant de la superette, le smartphone d'Antony vibra à nouveau, un coup long. Il était sorti depuis maintenant 45mn. Sans sortir son téléphone de sa poche, Antony comprit le message et entama donc le chemin vers son domicile. Il avait fait sa sortie quotidienne.
Une fois rentré à la maison, les courses rangées et les mains soigneusement lavées, il serra sa femme dans ses bras. Le smartphone sonna à tout va, signalant une proximité trop grande avec une autre personne. Antony sorti le téléphone de sa poche, et cette fois, l'éteint pour le reste de la soirée.
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Courbevoie, Paris, Ailleurs / 2019-2020