Matière à Fiction

.83 Courts-Circuits, l'intégrale

(2026-03-31, François Houste)

Moins de cent kilomètres

Le geste est devenu machinal. En plein supermarché, au milieu des plats préparés, Mathieu sort son smartphone et scanne l'emballage d'un hachis parmentier. Il ne s'inquiète pas de la composition du plat : les dernières réglementations obligent les acteurs de l'industrie agro-alimentaire à indiquer scrupuleusement les qualités nutritionnelles de leurs produits. Non, ce qui l'intéresse : c'est son origine géographique.

Sur le smartphone, une carte de France apparaît, et sur celle-ci chaque point représente un producteur ou une usine ayant contribué à ce hachis parmentier. Les pommes-de-terre sont locales, produites à moins de cinquante kilomètres du supermarché. La viande de bœuf provient d'un élevage devant lequel Mathieu passe chaque matin quand il se rend au travail. Tomates, lait, crème… les autres ingrédients aussi sont produits dans un rayon de moins de cent kilomètres autour de la supérette. Rassuré, Mathieu met le plat préparé dans son panier et continue ses courses.

Cette vérification de l'origine géographique des aliments est devenue un réflexe pour de nombreux consommateurs. Et c'est une toute récente crise sanitaire qui a instauré cette habitude.

À l'issue d'une période de multiples confinements, déconfinements et reconfinements, les scientifiques ont réussi à mieux connaître le virus qui a emporté à peu près cinq pour-cent de la population mondiale : il s'est avéré que celui-ci ne voyageait pas seulement dans l'air, mais qu'il est capable de se loger dans la nourriture – la viande et les protéines animales notamment. Et cette découverte a eu de nombreux impacts.

Pour une partie de la population, la solution a été le changement d'habitude alimentaire. Le véganisme a connu un succès retentissant. Mais pour certains, continuer à consommer de la viande est devenu un signe de résistance. La filière a donc dû s'adapter.

Dans un premier temps, élevages, abattoirs et usines de transformation ont fait l'objet de contrôles rigoureux, donnant même naissance à un énième label qualité. Mais ce label n'a pas suffi : différents scandales sanitaires ont éclaté, mettant en avant des pratiques douteuses de la part de certains industriels.

La solution est venue avec la troisième vague de confinement : un compartimentage géographique strict. Alors que le gouvernement interdisait une fois de plus aux habitants du pays de sortir de chez eux – même pour une activité physique légère – il limitait également les échanges de marchandises à un rayon de cent kilomètres de distance, et les chaînes logistiques et de production à trois maillons maximums pour l'industrie alimentaire, imposant de fait des circuits courts. Un litre de lait ne pouvait désormais pas passer par plus de deux intermédiaires entre la ferme et l'étal du supermarché, toujours dans un rayon de cent kilomètres. Les coopératives les plus petites – et les plus flexibles – ont vite saisi cette opportunité avec la promesse d'une transparence absolue, prouvée par une combinaison d'application mobile et de technologie Blockchain.

Alors que les périodes de confinement ont pris fin depuis longtemps, les consommateurs, eux, ont majoritairement gardé l'habitude de cette consommation locale : l'argument sanitaire a marqué les esprits plus fortement que dix ans de martelage publicitaire !


Introducing M.A.T.E.

Il avait fallu moins d'une heure pour que la vidéo ne devienne virale. Ce mardi, vers 15 heures, il était devenu impossible pour quiconque de se connecter à un réseau social et de ne pas voir le film de l'arrestation de John Michaels, jeune inconnu d'une banlieue américaine, visiblement malmené par la police lors d'un banal contrôle d'identité.

La vidéo avait été captée par un passant, qui si l'on en croyait la bande sonore, était profondément choqué par la scène. Il est vrai que les policiers sur place faisaient preuve d'une rare brutalité à l'encontre de John Michaels, le molestant sans raison apparente.

Les réseaux sociaux se sont emparés très vite de ce contenu. En quelques minutes, la vidéo avait été relayée par des centaines de personnes sur Twitter. En une demi-heure, elle était reprise en boucle par les chaînes d'information en continu, trop contentes d'avoir là un nouveau scandale à se mettre sous la dent, et surtout une matière à audience inespérée. Quarante-cinq minutes après la publication, différentes célébrités témoignaient face à la caméra de leur smartphone de leur soutien à la victime. Et en une heure, le hashtag #JohnMichaels était devenu le plus populaire de l'année, devançant #Revolution2022, le hashtag concocté par l'agence publicitaire qui assurait le lancement du nouvel album de Taylor Swift.

Les réseaux sociaux étaient devenus un véritable brouhaha d'opinions et d'injonctions quand, 90 minutes après la publication de la vidéo, le bureau du shérif de la ville débuta une conférence de presse en multicast sur toutes les plateformes vidéo disponibles. Les chaines télé n'avaient pas été convoquées, faute de temps, elle se contentèrent de reprendre le flux des principales plateformes de streaming. Le bureau du shérif préférait la rapidité afin de désamorcer une crise qui s'annonçait grave pour la communauté.

L'annonce d'ouverture de la conférence de presse stupéfia tous les internautes : le policier responsable de l'arrestation de John Michaels avait été démis de ses fonctions depuis une heure et était incarcéré depuis plus d'une demi-heure dans les locaux de la police du comté. Rien ne pouvait être interprété de manière erronée dans cette affaire.

Depuis un an en effet, chaque policier de la ville était équipé de caméras, mais également de différents capteurs environnementaux, tous reliés à une intelligence artificielle. Le policier avait l'initiative sur le terrain, mais chacun de ses gestes étaient analysés et interprétés en permanence par un algorithme informatique qui, via une oreillette, pouvait l'informer de ses erreurs de jugement ou des bons comportements à adopter. C'était la solution que la municipalité avait trouvée afin qu'un policier n'agisse plus jamais en solitaire.

Dans le cas de l'arrestation de John Michaels, M.A.T.E. – diminutif de Teammate, coéquipier en anglais – avait signalé plusieurs fois le comportement inapproprié du policier. Sans réaction de celui-ci, l'intelligence artificielle avait directement agi : signalement aux autorités supérieures, désactivation à distance des armes et pilotage à distance du véhicule de patrouille.

Les policiers étaient désormais sous surveillance. Mais peu d'entre eux comprenaient réellement qui était aux commandes de M.A.T.E.…


Bout de Papier

Voilà plus de dix minutes que Céline cherchait l'application Musique dans la pile de papiers qui encombrait son bureau. Céline n'avait jamais été une pro du rangement, et l'arrivée des apps-papiers n'avait rien arrangé à ses mauvaises habitudes. Aux diverses notes de service et textes à relire que ses collègues de bureau lui remettaient quotidiennement, s'ajoutaient désormais des papiers connectés, certains anecdotiques, certains plus précieux, qu'elle égarait régulièrement.

La technologie des app-papiers avait percé aussi vite que celle des smartphones dans les années 2000. Elle découlait directement des premiers écrans flexibles apparus en 2019 sur le marché du mobile, mais en poussait la flexibilité de manière plus radicale encore. Les ingénieurs chinois avaient réussi à faire tenir dans l'équivalent d'une feuille de papier de 180g d'épaisseur à la fois un écran, un mini-ordinateur et le nécessaire pour se connecter au réseau 5G ambiant ou à des périphériques Bluetooth. L'écran était bien entendu flexible, comme du papier, et contenait des zones tactiles permettant les interactions.

Les limitations de cette technologie étaient celles de la miniaturisation. Impossible dans l'épaisseur du papier de faire tenir un haut-parleur, un micro ou une caméra. Le papier connecté ne remplacerait donc pas immédiatement les smartphones. Mais il n'était pas dénué d'intérêt pour autant.

La première industrie qui s'était emparée du support fut celle de la pornographie. Dématérialisée depuis longtemps, elle testa le support pour diffuser des sortes de cartes-postales pornos, non connectées et hébergeant chacune un film différent. Le succès fut immédiat, les films se collectionnaient, se diffusaient, se partageaient aussi facilement que des post-its. Ce fut ensuite, assez logiquement, les albums d'autocollants à collectionner qui misèrent sur cette technologie pour des collections « augmentée ». La publicité investit en troisième, surtout dans la mise en scène des affiches et des prospectus.

Aujourd'hui, le monde était littéralement submergé de papier connecté. Au point que les associations écologistes, Greenpeace en tête, commençaient à interpeller gouvernements occidentaux sur l'interdiction d'un tel support. Les usines chinoises tournaient à plein régime pour fournir plus de papiers aux marchés occidentaux, les derniers accords internationaux de commerce – signés notamment avec les Etats-Unis et l'Europe - leur garantissant encore cinq années d'exploitation exclusive de la technologie avant que celle-ci ne puisse être exploitée, ou copiée, dans un autre pays.

La dernière innovation en date venait d'Apple. La marque high-tech américaine avait largement investi dans la technologie et avait annoncé l'ouverture d'un app-store physique lors de sa dernière Keynote. Les clients faisaient désormais la queue devant l'Apple Store de la 5e Avenue pour repartir avec une simple feuille de papier contenant un lecteur iTunes connecté à une bibliothèque de musique en streaming, pour seulement $149 hors abonnement et écouteurs Bluetooth.

Et c'est ce type de feuille que cherchait ce matin Céline sur son bureau.


Chief Happiness Officier

Éric l'avait trouvé sur son bureau, un matin en arrivant au travail, accompagné d'un petit mot du tout nouveau Chief Happiness Officer de l'entreprise : Voici Garph, votre nouveau compagnon au sein de cette agence !

Garph était une peluche, et Éric devait reconnaître qu'elle était assez jolie et plutôt douce. Garph reprenait l'apparence de la mascotte publicitaire de l'entreprise, un petit ourson vert. En continuant à parcourir le mot du CHO, Éric se rendit compte que Garph était bien plus qu'une mascotte. Il était une aide pour chaque salarié quant aux questions relatives aux Ressources Humaines ou aux Services Généraux de l'entreprise. Suivant les exemples donnés dans la lettre, Éric interrogea Garth : Bonjour Garth, peux-tu me dire combien de jour de congés il me reste ? Les yeux de Garph scintillèrent d'une belle lumière verte et la réponse arriva, limpide : Bonjour Éric, il te reste 5 jours à poser avant la fin de l'exercice.

Garph pouvait répondre à toute sorte de questions. Il pouvait faire connaître aux salariés leurs droits quant aux congés exceptionnels, pour une naissance ou la rentrée scolaire. Il donnait l'état des lieux des virements des salaires quand ceux-ci étaient en retard. Il permettait de relancer la mutuelle de l'entreprise quand un devis n'était pas pris en compte, ou encore de réserver une salle de réunion pour un rendez-vous client et de recharger sa carte de cantine. Toutes ses opérations qu'on remettait systématiquement pour le lendemain parce qu'il y avait toujours un travail plus urgent à faire, Garth y répondait en une seconde d'une simple commande vocale.

Quelques jours plus tard, englué dans un lourd chantier pour un client, Éric était resté tard au bureau et jurait devant son ordinateur. Les yeux de Garph s'allumèrent et la peluche se mit à parler : Bonsoir Éric, cela ne sert à rien de s'énerver comme cela. Il est tard, vous devriez rentrer chez vous, vous y verrez plus clair demain et serez bien plus productifs ! Éric s'interrompit et fixa la mascotte avec de grands yeux. Qu'est-ce que tu as dit Garph ?

La peluche resta immobile et ne répondit rien. Éric reposa une question, mais sans réponse... Il éteint rapidement son ordinateur et le mit dans son sac, mettant cette hallucination sur le compte de la fatigue et du stress.

Peu de personnes au sein de l'entreprise connaissaient les véritables capacités de Garph : la gentille peluche était en réalité une borne d'écoute permanente de chacun des salariés. Elle transmettait à la direction des Ressources Humaines les heures de présence des employés au bureau, ainsi qu'un tableau de bord complet sur leur humeur. Grâce à une intelligence artificielle, elle pouvait conclure des conversations qu'elle entendait l'état psychologique des personnes présentes dans un open-space et détecter les accès de mauvaise humeur, comme Garph venait de le faire pour Éric. Mais elle détestait également les moments d'inactivité ou les conversations laissant penser qu'une personne était sur le départ.

Autant d'indicateurs qui s'avéraient très précieux à quelques semaines des entretiens annuels. Une bonne raison pour faire un cadeau à chacun des membres de la boîte !


Temps de cerveau

Sandrine était en train de discuter avec son compagnon, sirotant un verre de vin, quand d'un coup les yeux de Marc se voilèrent… Sandrine avait l'habitude de ce genre de comportement. Elle poussa un soupir et contempla son verre de Chardonnay en attendant simplement que Marc reprenne la conversation là où ils l'avaient laissée.

Marc état sujet à ces absences depuis quelques semaines maintenant. En fait, depuis qu'il s'était fait poser un implant neuronal afin de décupler ses capacités cérébrales et de rester connecté en permanence au Net. Cette extension du cerveau avait au quotidien de nombreux avantages : plus besoin de chercher longtemps une information, d'allumer son smartphone pour connaître la météo du lendemain. Plus d'inquiétude sur le fait de ne pas comprendre les références culturelles de ses amis : en une pensée, Marc trouvait le film associé à la phrase qu'y avait été prononcée dans une conversation.

L'implant cérébral était surtout pour lui un investissement professionnel. Commercial dans un grand groupe de conseil, Marc se devait d'être réactif aux idées de ses clients, rapide dans la détection des opportunités et surtout capable d'empathie avec ses contacts dans les entreprises clientes. Autant de qualités qui étaient décuplées par les capacités de son implant. Marc liait les projets entre eux à la vitesse de la 5G et comprenait rapidement toutes les réparties de ses contacts commerciaux. Ceux-ci avaient d'ailleurs constaté la différence de comportement chez le jeune chargé de compte et appréciaient de plus en plus le travail en sa compagnie. L'avenir professionnel du trentenaire s'annonçait désormais radieux.

Cerise sur le gâteau, Marc avait trouvé le moyen de compléter ses revenus facilement grâce à ce nouvel implant. Une mise à jour officieuse de l'appareil – un peu comme le désimlockage d'un smartphone – lui ouvrait de nouvelles possibilités dont le partage de temps avec d'autres systèmes informatiques. Très simplement, Marc pouvait « louer » du temps de cerveau disponible à d'autres personnes et en tirer des revenus. A raison de 50€ les trente secondes de pensée, Marc avait vite senti le filon : il lui avait fallu quelques secondes seulement pour mettre son cerveau sur le marché.

À présent, il recevait régulièrement des sollicitations pour des recherches d'information ou des calculs, qu'il pouvait accepter ou refuser d'une simple pensée. Quand il donnait son accord pour l'une d'elle, le cerveau de Marc était alors entièrement mobilisé par cette requête pendant un court instant, comme il l'avait été ce soit pendant qu'il prenait l'apéritif avec Sandrine.

Sandrine, elle, commençait à se demander si elle ne devrait pas envoyer une requête pour parler à son petit ami.


Meetzone

La matinée avait passé en un clin d'œil. Connecté à sa console depuis le lever du soleil, Tanguy réalisa qu'il était presque midi quand son ventre se rappela à son souvenir. Il n'avait pas chômé ce matin : en un peu plus de six heures, il avait restauré la quasi-entièreté de la vieille discothèque, refait les playlists, investi dans quelques éléments de décoration haut-de-gamme et lancé des invitations pour l'inauguration qui aurait lieu le soir même.

Tanguy sortit de son appartement - le vrai - en songeant à l'investissement juteux qu'il venait de réaliser. La parcelle de terrain sur laquelle s'élevait la discothèque, il l'avait payée une bouchée de pain sur MeetZone, le nouveau jeu vidéo massivement participatif qui cartonnait sur smartphone et console. Il avait eu suffisamment de flair pour investir la plateforme quelques semaines seulement après son ouverture, avant que la masse des joueurs ne s'y aventure. Il avait pu y tester tranquillement les possibilités de construction, d'animation et d'interaction.

En commandant son plat sur une borne automatique du restaurant, il repensa à la première boîte de nuit qu'il y avait montée. Le bâtiment était rudimentaire, mais Tanguy avait été le premier à plugger une plateforme de streaming à MeetZone, et à ainsi créer un lieu où les joueurs pouvaient se rencontrer et écouter tous ensemble la même musique. L'idée, et le lieu, étaient vite devenus populaires, au point que les concepteurs même du jeu l'avaient contacté pour travailler à l'élaboration d'autres lieux similaires sur la plateforme.

Alors qu'un robot serveur lui amenait son café, il repensa au projet qu'il menait actuellement. Il avait développé de nombreux nouveaux plug-ins pour MeetZone, notamment l'équivalent numérique de drogues qui permettait aux joueurs de changer temporairement le comportement ou l'apparence de leurs avatars. Ces drogues ne seraient disponibles que dans la discothèque virtuelle qu'il était en train de peaufiner. Une fois celle-ci terminée, il la gérerait quelques semaines jusqu'à qu'elle fasse le plein d'abonnés… et qu'il puisse la revendre à un autre joueur en échange d'une petite fortune. Il trouverait alors un autre business à développer sur Meetzone, ou sur une autre plateforme de jeu.

En se reconnectant, après avoir rejoint son appartement en véhicule autonome, il vit qu'un bon millier d'avatars patientaient déjà devant la future boîte de nuit. Le succès était assuré. Il réalisa en même temps que, le temps de son aller-retour au restaurant dans le monde réel, il n'avait pas croisé un seul être humain. Tant mieux, sans doute étaient-ils connectés en majorité sur Meetzone...


Dans le panneau

Ils avaient poussé un peu partout dans la ville, semblables aux totems publicitaires qui occupaient auparavant les abribus ou encombraient les rues. A une différence près, ces nouveaux panneaux ne portaient aucune affiche et semblaient cette fois intéresser réellement les passants.

En effet, devant chacun de ces nouveaux écrans, un petit attroupement se faisait chaque matin, jusqu'à une heure avancée de la nuit. Au début, on avait mis ça sur le dos de la nouveauté, un nouveau gadget qui passerait de mode. Mais voilà plus de six mois que les trottoirs ne désemplissaient pas.

Ces panneaux avaient fait leur apparition, simultanément, un peu partout dans le monde. Il y en avait une quarantaine à Paris, le double à New-York, mais aussi deux à Canapville dans l'Orne ou encore quelques-uns disséminés dans les rizières du Viet Nam ou près de certains points d'eau en Afrique saharienne. Et devant chacun d'eux, proportionnellement à la population locale, un petit groupement d'individus, hommes, femmes, enfants, se tenait à différentes heures de la journée.

Ce qu'ils voyaient sur l'écran de ces nouveaux panneaux, c'était simplement d'autres êtres humains. Ceux qui étaient eux aussi devant un panneau, à l'autre bout du monde.

Toutes les trente minutes, chaque totem se connectait aléatoirement à un autre totem quelque part dans le monde, et laissait les personnes dialoguer de part et d'autre de cette fenêtre virtuelle. L'expérience était accueillie avec bienveillance par tous, d'autant que le système d'écrans était équipé d'un algorithme détectant le langage ou les signes orduriers et les faisant disparaître. Il contenait également un traducteur automatique, évitant ainsi tout problème de communication lorsque deux contrées lointaines étaient mises en relation.

Cette nouvelle fenêtre sur le monde avait eu des effets inattendus. On ne comptait plus les rencontres virtuelles d'une demi-heure qui avaient débouchés sur des voyages en avion et des rencontres réelles après un partage rapide de coordonnées. On racontait également l'histoire de ce gamin, accros aux écrans connectés qui s'était fait rabrouer par sa mère quand, au hasard des mises à jour, le totem devant lequel il était s'était connecté dans la même ville, à quelques rues de là. Devant sa mère justement !

On parlait aussi de ce jeune homme et de cette jeune femme, tombés amoureux au premier regard, quelques secondes avant la mise à jour… et qui depuis attendaient chacun devant leur écran que la connexion se rétablisse entre leurs deux villages…


Profanateur

La nuit avait été des plus pénibles. La faute à la météo. Les nuits d'automne étaient toujours plus compliquées pour ce genre de travail. La pluie rendait la terre plus difficile à creuser, elle collait à la pelle… Et c'était sans compter ce grand imperméable qu'il était obligé de porter et qui limitait beaucoup ses gestes.

Il avait failli revenir bredouille. Plusieurs traces, assez fraîches, lui avaient révélé qu'il n'était désormais plus le seul à prospecter dans la région. D'autres chercheurs étaient arrivés dans le coin, et s'ils ne s'intéressaient sans doute pas à la même chose que lui, il lui faisait tout de même de la concurrence. Quand la ressource se ferait trop rare, il faudrait qu'il aille creuser ailleurs, plus loin dans le département ou carrément dans une autre région.

De retour chez lui, Igor s'était débarrassé de son grand manteau et avait poussé le chauffage à fond pour se réchauffer. Pendant que sa bouilloire autonome réparait un thé bien chaud, il sortait de son petit sac la récolte du jour. Tout avait l'air intact. Rien ne semblait avoir pris l'humidité. Mais il fallait maintenant brancher tout ça pour en vérifier le contenu.

Igor était écrivain, et vivait principalement grâce aux abonnements payants qu'il générait sur le Net. Des fans s'abonnaient à sa chaine en échange de nouvelles histoires régulières, en général une par semaine. Depuis que les journaux étaient rédigés majoritairement par des intelligences artificielles, et que les maisons d'édition avaient réduit leur production de livres pour des raisons écologiques, ce genre de pratique était l'un des seuls moyens de vivre de sa plume.

Seulement voilà. Fournir aux fans une histoire par semaine était dur. Il fallait sans cesse surprendre, trouver de nouveaux personnages, de nouvelles sources d'inspiration… sinon les abonnés les plus versatiles cesseraient de le suivre et se tourneraient vers d'autres auteurs, plus prolixes. Alors, Igor avait dû ruser.

Deux nuits par mois, il se livrait à ce nouveau passe-temps : il écumait les cimetières et creusait les tombes les plus récentes à la recherche d'implants cérébraux et surtout de la mémoire qu'ils contenaient. Ces souvenirs enregistrés serviraient de base à ses prochaines nouvelles.

Cette nuit, malgré la concurrence des recycleurs de prothèses et de circuits électroniques, il avait réussi à déterrer deux de ces implants. Sans doute assez de souvenirs pour créer sept ou huit nouvelles, et lui permettre de faire durer sa communauté de lecteurs quelques semaines de plus.


Lendemain de soirée

Le réveil d'Éric avait été particulièrement difficile ce matin-là. La faute sans doute à la fête de la veille et à son trop grand nombre de cocktails. Malgré un sérieux mal de crâne et une bouche un peu pâteuse, son premier réflexe fut comme tous les matins d'allumer son smartphone afin de voir ce qui s'était échangé sur les réseaux sociaux depuis la veille au soir.

D'habitude, Éric croulait sous les notifications. Il y avait toujours quelqu'un pour lui partager une vidéo, le faire profiter des photos de la veille ou lui proposer un déjeuner en ville. Éric, grâce à son smartphone, était connecté quasiment H 24 à ses amis. Mais ce matin, le vibreur de son téléphone restait désespérément muet. Pas un message. Pas une notif.

Soupçonnant une énième panne de réseau, il vérifia la connexion pendant que le premier expresso du matin coulait. 4 barres. Pas de problème du côté de son opérateur. Il ouvrit ses applications, celles-ci semblaient fonctionner normalement : sur son fil Twitter et Instagram déroulaient les dernières actus des grands quotidiens et des chaînes de télé ou les promos des marques qu'il suivait. Mais aucun message n'émanait de ses amis ou collègues de travail. D'habitude, il y en avait toujours un pour partager une blague, poster un bon mot ou un mème… dès les premières heures du jour. Ce matin, rien du tout.

Un coup d'œil sur le profil Twitter de Mathieu, le collègue dont il était le plus proche lui en dit plus : Vous n'êtes pas autorisé à accéder aux contenus de ce compte. Éric ouvrit WhatsApp le temps d'un message. Eh ben alors, tu t'es fait pirater ? Même après avoir bu son café, Éric n'avait toujours pas reçu de réponse. Un coup d'œil sur les comptes d'autres amis, qui affichait le même message. Il commença à paniquer.

Éric sursauta quand son smartphone vibra. Un SMS, le premier signe de vie de l'extérieur. Enfin !

Mais le message n'était pas réellement celui qu'il attendait : une notification automatique lui indiquant que sa réservation au restaurant du midi était annulée. Sans plus de raison. Puis ce fut un appel de son employeur. Visiblement agacé, celui-ci expliqua très vite qu'Éric n'était pas obligé de se rendre au bureau ce matin, qu'en fait tout le monde se porterait bien mieux s'il pouvait rester chez lui toute la journée. Il aurait des nouvelles très bientôt. Éric n'eut pas le temps de répondre que son patron avait déjà raccroché.

Ce ne fut qu'après plusieurs autres messages qu'Éric pensa à vérifier les photos qu'il avait prises, déjà bien éméché, lors de la soirée de la veille, et celles qu'il avait partagées sur les réseaux sociaux. Et qu'il commença à comprendre pourquoi son réseau entier lui tournait soudain le dos...


Force de vente

Le rendez-vous avait été un désastre. Dès le début. Quand Frédéric avait esquissé le geste d'une poignée de main auquel son interlocuteur avait refusé de répondre. Un réflexe idiot qui avait donné le ton de la suite de l'entretien. Le prospect n'avait qu'une demi-heure devant lui, faisait comprendre qu'on lui avait forcé la main pour ce rendez-vous et ne souhaitait partager aucune information sur la stratégie ou les besoins de son entreprise. Bref, pour Frédéric c'était une demi-journée de perdue et un peu plus de retard dans la réalisation de ses objectifs.

Heureusement, Il avait plus d'un tour dans son sac. À peine de retour au bureau, Frédéric se dirigea vers le bureau du directeur technique et lui expliqua rapidement son problème : le prospect était l'une des plus grandes entreprises du secteur, le rendez-vous s'était mal passé, il fallait corriger ça !

« Tu as les coordonnées de ton prospect ? » Frédéric avait déjà transféré l'ensemble des informations nécessaires, il fallait juste patienter. Le projet était maintenant entre les mains du directeur technique. L'opération serait la même que d'habitude.

Avec l'aide de quelques contacts dans des pays étrangers, on ferait très facilement la correspondance entre l'adresse mail du prospect et ses identifiants de connexion sur les principaux réseaux sociaux. Pas besoin pour cela de « piratage » à proprement parler. Il suffisait en général d'avoir les bons partenariats. La fin des modèles publicitaires sur le Net avait drastiquement changé le modèle économique de nombre de réseaux. Ceux-ci vendaient désormais les informations personnelles, et les codes d'accès de leurs membres à qui pouvait se les offrir. La pratique était désormais commune, mais elle passait encore aux yeux du grand public pour une légende urbaine.

Une fois les accès aux comptes obtenus, il n'y avait plus qu'à se connecter sur chacun d'eux et à identifier le modèle d'implant cérébral dont le prospect était équipé. Il y avait trois fournisseurs principaux pour ces implants dans le monde, cela ne prendrait pas longtemps. Enfin, un petit saut dans l'historique de l'implant et le rendez-vous de ce matin serait vite oublié.

Demain matin, Frédéric pourrait appeler son contact comme si de rien n'était afin d'obtenir un nouveau rendez-vous et clôturer sa vente… ou réessayer jusqu'à qu'il trouve le scénario idéal pour signer !


Pyrolyse

Le premier jour, c'est la machine à café qui donna l'alerte. Un court message affiché sur l'écran LCD, juste au-dessus du verseur : « Si vous voulez à nouveau boire du café, versez 50.000 bitcoins sur… ». S'en suivaient les coordonnées d'un compte bancaire. Chloé n'avait aucune intention de céder au chantage. Elle débrancha la machine à café et sortit cette vieille cafetière à piston dont elle se servait quand elle était étudiante. Quelques cuillères de café moulu – elle en avait gardé un peu dans un coin d'un placard – un peu d'eau chaude, et le tour était joué. Finalement, c'était peut-être même meilleur que l'expresso compliqué servi par sa machine connectée.

Le second jour, ce fut le grille-pain qui avoua ses faiblesses. À peine le pain placé entre les deux résistances que l'écran de l'appareil affichait déjà une défaillance. Un code erreur quelconque, que Chloé n'avait jamais vu auparavant. Au même moment, son smartphone vibra. Une notification envoyée par l'appareil électro-ménager : « Vous ne mangerez plus que du pain brûlé, à moins que vous ne versiez 50.000 bitcoins sur… ». Chloé débrancha le grille-pain alors que le voyant d'erreur clignotait toujours et entrepris de retirer les tranches de pain à l'aide d'un couteau. Pas de mal pour ce matin. Et pour demain, elle pourrait toujours se servir un bol de céréales.

Le troisième jour, ce fut l'alarme incendie qui réveilla Chloé. En plein milieu de la nuit. Elle n'eut que le temps de saisir son smartphone, resté sur sa table de chevet, et une robe de chambre avant de descendre au rez-de-chaussée de la maison. Une épaisse fumée occupait déjà tout l'espace et en baissant la tête, elle pouvait distinguer des flammes dans la cuisine. Chloé se dirigea vers la porte de derrière et sortit dans le jardin pour appeler les pompiers.

Heureusement pour elle, l'intervention fut rapide. Le feu n'eut pas le temps de s'étendre, mais la cuisine était désormais hors d'usage et tous les murs et plafonds du rez-de-chaussée sacrément noircis. Le diagnostic fait par les pompiers ne laissait aucun doute : le feu était parti du four, passé en mode pyrolyse au milieu de la nuit. Ce n'est que quelques minutes après le départ des soldats du feu que Chloé reçut une cette notification, envoyée depuis l'application de contrôle du four connecté : « Quel dommage que vous n'ayez pas payé 50.000 bitcoins… »


Néo-Libraire

Thomas balayait du regard les étagères de la boutique et se décida pour l'une des boîtes situées sur la rangée la plus haute. Il s'en saisit et parcouru rapidement le court texte de présentation inscrit au dos. Il avait l'air convaincant. Plus en tout cas que celui des autres boîtes qu'il avait parcouru jusque-là. Le vendeur, qui venait d'en finir avec un autre client, s'approcha. « C'est notre meilleure vente en ce moment. » Thomas hocha la tête et retourna plusieurs fois la boîte, regardant successivement le visuel de couverture et le résumé qu'il avait déjà lu. « Y'a-t-il possibilité de l'essayer ? »

Le vendeur acquiesça et mena Thomas jusqu'à la zone d'essayage privée. La cabine était exigüe, sans aucune décoration ni miroir. Mais pour l'essai que voulait faire Thomas, c'était largement suffisant. « Vous n'aurez accès qu'au cinq premières pages. » le prévint le vendeur. Thomas répondit qu'il avait compris et referma la porte de la cabine.

L'objet qui était enfermé dans la boîte était tout petit. Pas plus grand qu'une veille cartouche mémoire d'appareil photo. Thomas l'attrapa précautionneusement et inséra le livre dans la petite fente qu'il avait derrière son oreille droite. Le téléchargement commença.

Avant même qu'il ait fermé les yeux, Thomas se retrouva dans une ruelle sombre, en plein cœur d'une grande ville. Pas de lampadaires. Pas de néons. Pas de boutiques. C'était bien là l'idée qu'il se faisait du Londres de l'époque victorienne. Des rues sales, dans lesquelles traînent ivrognes et prostituées. Soudain, il entendit un cri, un véritable cri de terreur sorti de l'impasse voisine. Il sursauta mais ne put s'empêcher d'aller voir de quoi il s'agissait. Au fond de l'impasse, une seule lumière brillait, derrière la fenêtre entrouverte d'un petit logement. Il s'en approcha et poussa doucement l'un des battants pour mieux distinguer le spectacle qu'offrait l'appartement. À la lueur d'une lampe à pétrole, il vit une gigantesque masse sombre s'acharner sur le corps d'une femme, un long couteau en main...

Tout à coup, la cabine réapparut. Thomas était en sueur. Il rejoint le vendeur à la caisse. « Je le prends, les premières pages sont vraiment prenantes ! C'est d'un réalisme ! » Le vendeur sorti un petit sac et répondant. « Oh, c'est bien décrit. C'est vrai. Mais ce ne sont que des mots vous savez. Ils se greffent dans le cerveau des gens de manière différente pour chacun, en fonction de la culture, de la connaissance que vous avez déjà de l'univers. Et de l'imagination que vous avez aussi. On ne sait jamais avant d'insérer la carte si on va réellement se sentir transporté dans l'histoire… C'est comme ça avec ces livres-mémoires qui interagissent directement avec l'esprit. » Il regarda l'écran de son ordinateur. « Ça fera vingt-huit euros. »


Boîte aux lettres

Il était midi quand Jean avait ouvert sa boîte aux lettres, dans le hall de l'immeuble, et y avait trouvé une série de photos. Comme les jours d'avant. Des photos qui l'embêtaient vaguement mais qu'il allait se dépêcher de jeter à la poubelle pour ne pas avoir d'ennuis.

Depuis quelques jours, chaque matin, un inconnu déposait une série de clichés des dernières manifestations réprimées par la police dans des boîtes aux lettres de l'immeuble. Et les réactions des locataires étaient aussi différentes qu'il y avait d'appartements. Au 5e, Julie, journaliste-pigiste pour quelques grands quotidiens, prenait grand soin de chacun des arrivages. Elle étudiait scrupuleusement chacun des clichés, les comparait entre eux, tentant d'y retrouver un visage, une boutique, une situation qui permettrait de retracer un fil, une histoire. Photos après photos, elle sentait qu'elle tenait là un scoop, un récit, qui intéresserait bien une rédaction.

José au 3e étage, du haut de ses vingt-cinq ans, était horripilé par ces clichés. Qui pouvait bien se permettre de diffuser ce genre de contenu impunément ? Qui osait mettre en scène les évènements de manière aussi partisane ? Il était bien décidé ! Dès demain, il se rendrait au commissariat le plus proche pour remettre aux autorités l'ensemble des photos reçues dans la semaine et déposer une plainte contre l'inconnu qui continuait à diffuser cette… propagande.

Au 2e étage, le scanner et l'imprimante de Camille et Samir tournaient à fond, et les ramettes de papier glacé qu'ils avaient achetées le week-end dernier fondait à vue d'œil. Ces photos, pour eux, c'était la preuve que ce qu'il se passait dans le pays était grave. Le maximum de gens devait être informés, comprendre tout ça ! Alors, Camille et Samir reproduisaient les photos reçues en dizaines, parfois en centaines d'exemplaires et à la nuit tombée Samir irait faire le tour des quartiers voisins pour diffuser ces mêmes photos dans d'autres boîtes aux lettres.

Au 4e, Mme Souza, se moquait un peu des évènements. De toutes les photos trouvées dans sa boîte aux lettres cette semaine, elle n'en avait conservé qu'une seule. Mais la seule qui avait de l'importance pour elle. Elle y avait reconnu son fils, dont elle n'avait plus de nouvelles depuis quelques jours. Il était aux prises avec un policier dans une rue qui ressemblait à deux gouttes d'eau à celle où elle habitait. La scène aurait pu se passer au pied de l'immeuble. Mme Souza était inquiète. Très inquiète.

Demain, de nouvelles photos arriveraient dans les boîtes aux lettres et chacun continuerait à les accueillir à sa façon. Depuis qu'il était interdit de diffuser des clichés des manifestations sur les réseaux sociaux, c'est ainsi que circulaient les témoignages, de boîtes aux lettres en boîtes aux lettres.


Maintenance

« Et là, qu'est-ce que ça donne ? » Cela faisait plus de quarante-cinq minutes que le technicien s'acharnait sur l'écran tactile de son terminal, à la recherche d'une solution. Les intonations de sa voix oscillaient entre l'énervement et le début d'une grande lassitude. Le contrat stipulait qu'il ne pouvait de toutes façons laisser partir son client avant d'avoir proposé une solution pérenne.

« Rien de mieux, répondit Léon, cette fois c'est le bras gauche ! » La voix du client elle aussi laissait paraître une grande lassitude. Lui était connecté depuis plus de trois-quarts d'heure et avant ça, il avait subi pannes et désagréments pendant quatre à cinq jours, espérant qu'un créneau se libère au plus tôt dans les plannings de l'atelier.

« On va essayer autre chose… » Le technicien n'avait pas encore épuisé toutes les pages du manuel et comptait encore sur quelques réglages pour améliorer la situation. Il faut dire que les implants cérébraux étaient une technologie complexe, et qu'il ne suffisait pas de graisser un boulon ou de resserrer un joint pour qu'ils se remettent à fonctionner normalement. Ce cas, par exemple, allait finir par entrer dans les manuels de formation de toute la profession. Les premiers signes de panne dataient de moins d'une semaine. Léon s'était réveillé avec un filtre rouge devant les yeux. Les murs de la chambre, le visage de sa femme, les immeubles de l'autre côté de la fenêtre, les yaourts du petit-déjeuner… tout lui apparaissait comme saturé de rouge. Il avait immédiatement pris rendez-vous chez son médecin qui l'avait rassuré : physiologiquement, ses yeux n'avaient rien. Pas la moindre lésion, pas la moindre détérioration. S'il voyait rouge ce matin – littéralement – cela devait venir de son cerveau, ou plutôt de l'implant de renfort neuronal qu'il s'était fait greffer trois mois plus tôt.

Il avait alors contacté le service après-vente qui lui avait indiqué quelques manipulations à faire pour s'autodiagnostiquer, voire réparer lui-même la défaillance. C'était simple, toutes les manipulations se faisaient directement sur l'application hébergée sur son Smartphone… mais dont la majorité des boutons étaient gris ou roses. Après d'âpres négociations, il avait tout de même réussi à obtenir un rendez-vous en atelier quatre jours plus tard. Le temps de s'habituer à l'étrange teint de ses enfants et à l'aspect peu ragoutant de ses repas.

Il était donc arrivé en début d'après-midi. Et après une heure supplémentaire dans la salle d'attente, un technicien s'était finalement occupé de lui et avait connecté à la petite prise qu'il avait à la base du crâne sa borne de diagnostic. Et depuis, il essayait différentes reprogrammations qui feraient fonctionner correctement l'implant. Depuis quarante-cinq minutes qu'il était là, Léon avait successivement perdu la vue, eu des hallucinations auditives, ressenti un goût persistant de métal dans la bouche et perdu un très court instant l'usage de son sphincter…

« Et là ? » demanda le technicien ?

Léon tourna doucement la tête. « Qui êtes-vous ? » demanda-t-il d'un air absent.


Homo-numericus

Suzanne releva une nouvelle fois les données de sa montre connectée. 48 pulsations à la minute. Elle était calme. Aussi calme qu'elle devait l'être après sa séance de yoga du soir. 30 minutes d'exercice et de méditation en face de l'écran de son PC portable, comme elle s'y astreignait désormais un soir sur deux. Elle en profita pour vérifier les autres statistiques de la journée sur sa montre. 13 783 pas effectués. Bien plus que les 10 000 pas quotidiens recommandés par la majorité des applications de santé. C'était bien. Très bien même. Son footing du matin l'avait aidée à atteindre ces résultats. 47 minutes et 52 secondes de course à pied pour parcourir quelques 7,75 kilomètres dans le parc du quartier. Une moyenne de 9,72 kilomètres à l'heure, sa meilleure vitesse depuis qu'elle avait repris l'exercice. Suzanne était satisfaite.

Avant d'aller prendre sa douche, elle se pencha sur son ordinateur une nouvelle fois et vérifia sa boîte mail pro. Elle avait envoyé 27 messages aujourd'hui, mais surtout sa boîte de réception affichait un beau 0 emails non lus. Une grande satisfaction en ce début de semaine. Il fallait maintenir de l'ordre dans les échanges qu'elle avait avec ses clients et les autres membres de l'entreprise. Toujours s'assurer que les emails reçus soient lus, triés, rangés… et répondus. Un nouvel email arriva avant qu'elle n'éteigne l'ordinateur : le bilan de la journée. Son gestionnaire bureautique lui fournissait chaque soir un résumé de sa journée de travail : 4h15 de réunions ou de coups de fil aujourd'hui, 17 correspondants différents pour ses messages et en un délai de 14 minutes en moyenne entre la réception et l'envoi d'une réponse. Et surtout, seulement 7 minutes de connexion en dehors des heures théoriques de travail. C'était décidemment une bonne journée !

Après sa douche, Suzanne se fit un plateau repas en vitesse avant de lancer sa série préférée. Un plat préparé, certes, mais donc le score de qualité nutritionnel était de 88/100, plutôt très bon par rapport à ce qui se vendait dans les supermarchés. Et surtout, seulement 289 kilocalories pour moins de 2,6% de matière grasse. Une bonne façon, en complément du sport, de conserver la ligne. La balance ce matin affichait 49,5 kilogrammes. Avec sa taille de 1,64 m, cela faisait à Suzanne un IMC de 18,5 ! Parfait ! Elle entendait bien ne pas dépasser ce chiffre !

Quant à la série qu'elle allait démarrer ce soir, c'était un mélo, mais il était noté 4,8/5 par 83% des utilisateurs de la plateforme. De quoi être certaine de ne pas être déçue.

L'épisode commença sur la séquence d'une jeune femme faisant le bilan de sa vie. En miroir devant la télé, Suzanne réfléchit à toutes les performances qu'elle avait accomplies aujourd'hui et se dit que malgré tout, si elle aussi devait mesurer son bonheur, elle ne se donnerait même pas un 6/10.


Fichés !

« Vous faites désormais partie des personnes listées dans le fichier de surveillance central. » Il était fiché. Le SMS que Laurent venait de recevoir était aussi clair que laconique... Il faisait désormais partie de ces personnes que les services de police, ou de gendarmerie, ou d'il-ne-savait-quelle-administration, surveillaient de près et dont on détaillait les faits et gestes.

Mais au moins, il en était informé. Depuis quelques récents scandales, la Commission Européenne avait encore durci le cadre de son Règlement Général de Protection des Données. Désormais, toute organisme collectant et stockant des informations sur un individu devait envoyer à celui-ci un état des lieux de ce fichage. Les modalités changeaient seulement en fonction de la nature de l'organisme. Pour les entreprises privées, c'était un résumé complet et clair des données collectées qui était partagé à l'enregistrement de celles-ci, ainsi qu'une mise à jour régulière. Pour les administrations publiques, c'était a minima une information à l'ouverture de la fiche – si les informations que celle-ci contenait étaient jugées trop sensibles. C'est ainsi que Laurent avait été prévenu de son « fichage », comme d'autres personnes l'avaient été avant lui.

Son frère par exemple avait reçu ce type d'alerte il y avait plusieurs mois déjà. Et il n'était pas difficile d'en deviner la cause. Son implication dans les mouvements humanitaires, l'assistance qu'il apportait ouvertement aux réfugiés climatiques venus des pays d'Asie… tout cela avait dû contribuer au fait que les autorités s'intéressent à lui. On devait le soupçonner d'être un genre de passeur, d'aider des émigrés illégaux… ou allez savoir quoi d'autre. Il se serait mêlé un peu plus de ses affaires, sans doute que les services de sécurité l'auraient laissé tranquille.

Même chose pour son fils. Étudiant, il avait participé à près d'une dizaine de manifestations depuis le début de l'année, certaines calmes et d'autres fortement réprimées. Laurent avait été le chercher trois fois au commissariat et il avait déjà deux gardes à vue au compteur. Presque un record à vingt-et-un ans. Avec un tel pédigré de contestataire, pas étonnant qu'il soit lui aussi répertorié dans les fichiers de la police.

Mais Laurent ? Lui ? Il avait beau se repasser ses dernières actions en tête, rien pour lui ne justifiait un fichage. Il avait un travail stable, n'avais jamais participé à une quelconque action publique, se tenait à l'écart de la politique et n'émettait même pas publiquement ses opinions sur le Net. Et même si ça avait été, ses idées étaient de toutes façons en faveur du gouvernement.

Il était désormais fiché. Et ne pas comprendre pourquoi le désarmait totalement…


Nomades climatiques

Ils allaient bientôt devoir plier bagage. L'ensemble des capteurs météorologiques recommandaient le départ, et les véhicules autonomes s'étaient mis automatiquement en ordre de marche. Ce soir, le camp serait abandonné et ils rouleraient vers l'Est.

Ils étaient des nomades climatiques. Un groupe qu'on aurait, dans les temps anciens, qualifié de tribu. Une cinquantaine de personnes, hommes, femmes, enfants qui vivaient le plus possible en autonomie et migraient en fonction des catastrophes climatiques. Ce type de population était apparu au milieu du XXIe siècle, à la suite des échecs des différents accords sur le climat.

Tout d'abord, les gouvernements des pays occidentaux avaient conçu des mégalopoles technologiques, sur le modèle des Smartcities qu'on théorisait au cours des années 2010. Surpeuplées, surchargées de technologie, ces gigantesques villes s'étaient petit à petit muées en cités-états autoritaires. La vie y était possible à condition de se soumettre à un système de vidéo-surveillance et scoring qui déterminait votre emploi, votre logement, votre rythme de vie et votre capacité de consommation. Chaque ville offrait une excellente protection face aux catastrophes climatiques extérieures, mais entre recommandations sanitaires face aux épidémies et étanchéité des quartiers, les espaces de liberté y étaient rares.

Alors, certains préféraient s'en éloigner et devenir nomades. En dehors des mégalopoles, ils se déplaçaient en fonction des changements drastiques de la météo : les ouragans qui se déclenchaient rapidement et ravageaient de longs couloirs de terre, les inondations, maintenant pluriannuelles, qui recouvraient les abords des fleuves ou les épisodes de sécheresse qui interdisaient toute culture et tout ravitaillement…

Ces nomades climatiques n'avaient pas abandonné la technologie pour autant. Les tribus avaient emporté avec elles des capteurs et des dispositifs intelligents permettant de prévoir au plus près les catastrophes climatiques. Reliés entre eux pour constituer un gigantesque réseau d'entraide, ces outils permettaient d'anticiper les évènements météorologiques sur la quasi-totalité de la surface terrestre et assuraient aux tribus une optimisation de leurs déplacements, le choix des endroits les plus propices au campement et au ravitaillement, en fonction des précipitations et de l'ensoleillement des derniers jours. Et cette technologie, ils la trouvaient principalement dans les décharges qui jouxtaient certaines des villes où le recyclage ne fonctionnait plus…

Un nouvel équilibre de société s'était ainsi créé.


Campagnes hormonales

C'était le troisième jour du plus grand procès qui avait jamais eu lieu contre les entreprises technologiques. Après plusieurs mois d'enquête et d'instruction, la Cour Suprême avait enfin été convaincue de mener une action contre les trois géants industriels qui contrôlaient le marché des implants cérébraux. En cause : leur algorithme, ou plutôt l'obscurité complète de celui-ci pour la majorité des utilisateurs.

L'affaire avait commencé avec une série de suicide chez les premiers porteurs d'implant. Des personnes a priori sans problème, heureux en famille, heureux en affaires, avaient mis fin à leurs jours. À chaque fois, leur acte était resté inexpliqué. Pas un mot, pas une lettre, pas une parole d'explication sur la défenestration de l'un ou le suicide à la carabine de l'autre. Le seul point commun de l'ensemble de ces actes était l'implant installé dans leur boîte crânienne quelques semaines plus tôt.

Les géants de la tech' avaient bien entendu nié tout implication dans ces cas. Les implants cérébraux n'étaient que des boosters qui n'influençaient en rien le comportement de leurs hôtes. Ils pouvaient servir à stocker plus de souvenirs. Ils permettaient un accès plus direct et plus rapide aux informations. Ils autorisaient le partage ou la retranscription plus rapide de ses pensées sur des supports numériques. Ils étaient gages de performance et c'est pourquoi ils avaient tenté avant tout des hommes d'affaires ou de média avertis, à la recherche de moyens d'accroître leur réussite et d'augmenter la portée de leur succès. Le profil-type des premières victimes de la vague de suicide.

Quelques journalistes s'étaient penchés sur ces cas, faisant face à l'hostilité et aux obstructions des entreprises ayant mis sur le marché l'implant neuronal en question. Aux questions relatives à son fonctionnement, ils se voyaient répondre un simple « Pas de commentaires ». À la demande de partage des études d'impact, un silence à peine poli. Aux requêtes sur les algorithmes utilisés dans l'ordinateur cérébral, un refus net de collaborer. Devant cette situation, c'est l'une des grands reporters d'un magazine new-yorkais qui se lança dans l'enquête de la décennie. Anonymement, elle accepta de se faire greffer un implant, puis de se soumettre pendant deux mois à une surveillance médicale et psychologique constante. À défaut de comprendre le comportement de l'appareil, elle en apprit les effets en détail.

La publication de l'enquête fit scandale : pendant ces deux mois, la journaliste avait été soumis à des variations hormonales hors-normes, avait eu des périodes d'euphorie sans mesure et avait par la suite commis trois tentatives de suicide. Avec l'aide de quelques collègues, elle mit en corrélation ces sautes drastiques d'humeur et ces grands moments de détresse avec son comportement concret, et surtout son comportement en ligne : les boutiques qu'elle visitait, les pages Web ou les réseaux sociaux qu'elle consultait, et souvent les mêmes causes provoquaient les mêmes effets. Les indices étaient suffisamment intriguant pour soupçonner l'existence de « campagnes publicitaires hormonales » qui détraquaient petit à petit l'équilibre de la personne greffé. Il fallut peu de temps entre la publication de l'enquête journalistique et l'ouverture d'un volet judiciaire.

Six mois plus tard, malgré les multiples obstructions du fabricant, le procès s'ouvrait. Les implants étaient toujours commercialisés et avaient fait des dizaines de victimes supplémentaires… et tout cas, le ministère public entendait bien le prouver !


Jour de neige

Yuan et Sun gardaient le nez collé à la fenêtre, attendant l'heure promise. Au loin, les lumières des immenses gratte-ciels de la mégalopole commençaient à s'allumer. Mais, bien au chaud dans le grand salon de leur résidence de banlieue, ce n'était pas ce qui les intéressait. Ils regardaient le ciel, une lueur d'espoir dans les yeux.

Le père de Yuan et Sun était l'une des grandes fortunes du pays. Terry Mo investissait très tôt dans des technologies innovantes, à l'écoute des dernières nouveautés imaginées de l'autre côté du Pacifique, en suivant toujours scrupuleusement les recommandations du gouvernement. Il avait fait fortune en moins de dix ans et contrôlait désormais un empire industriel qui allait des services bancaires à la technologie neuronale, des réseaux sociaux aux grandes surfaces. Il y avait peu de citoyens en Chine qui n'avaient pas, dans leur smartphone, une application fournie par son entreprise. Et il y avait peu de terriens, même au-delà des frontières, que ses technologies ne permettaient pas d'espionner pour le plus grand avantage du gouvernement chinois.

Si le XXIe siècle était celui de l'espionnage et de la domination technologique, Terry Mo en était un peu le Gengis Kahn, étendant ses logiciels espions et cookies traceurs sur un empire où le ciel ne se couchait jamais…

La dernière aventure du milliardaire était spatiale. Avec l'appui des autorités, et en s'inspirant des derniers développements des entreprises américaines, il avait investi dans la conception de satellites-drones. Des appareils à mi-chemin entre la technologie des drones militaires et celle des fusées réutilisables, qui pouvaient évoluer à de très hautes altitudes et effectuer de tâches aussi diverses que multiples. La communication officielle de l'entreprise évoquait la possibilité d'assistance aux appareils en vol, ou de maintenance rapide – robotisée et automatisée – des satellites de puissances amies. La presse étrangère s'inquiétait surtout des possibilités d'ingérence d'une telle technologie, et surtout de la possibilité qu'elle offrait d'intercepter ou de pirater les outils de communication de puissances ennemis. Mais l'appareil n'en était pour l'instant qu'au stade du prototype.

C'était l'une de ces démonstrations technologiques qu'attendaient Yuan et Sun, depuis la fenêtre de la grande résidence. Pour démontrer son efficacité et la fiabilité de sa technologie, le milliardaire avait promis qu'à 18h précises, l'un de ses satellites-drones passerait à l'intérieur de la couche nuageuse qui dominait la ville et provoquerait une averse de neige, la première de l'hiver.

Leur père l'avait promis. Yuan et Sun attendait donc de pouvoir faire leur bonhomme de neige.


Simulation

Quatrième tentative…

Ce jeu était vraiment retors. Les tests que Thomas avait lus sur des forums de gamers ou vus sur YouTube l'avaient pourtant prévenu : « La simulation la plus challengeante et la plus réaliste de l'histoire des jeux vidéo. » Et ils ne s'étaient pas trompés…

Rompu à l'exercice des simulations urbaines, Thomas se voyait déjà maîtriser Suburbian Constructor en quelques heures, et construire comme il en avait l'habitude sur d'autres titres, de gigantesques mégalopoles quadrillées d'autoroutes et de trains de banlieue. Mais si les parties successives avaient démarré normalement, tout ne se passait pas toujours comme prévu.

Étrangement, au bout de quelques heures de jeu, les habitants commençaient à se comporter de manière erratique. Certains délaissaient leur voiture et réclamaient des emplois à proximité de leur domicile. Certaines zones d'activité, en périphérie, se transformaient en large friches. Dans le centre de la ville, des zones entières changeaient d'affectation sans que le joueur n'ait agit. Comme si les citoyens de la ville prenaient eux-mêmes des initiatives !

De fait, au bout d'une journée de jeu, le grand planificateur qu'était Thomas ne contrôlait plus vraiment rien, et frustré redémarrait une nouvelle partie.

Tout le challenge de Suburbian Simulator reposait en effet sur son réalisme. Dans ce logiciel d'un nouveau genre, les habitants de la ville n'étaient pas dirigés par une intelligence artificielle. Ils calquaient leur comportement sur celui de vrais humains.

Régulièrement, en fonction des décisions d'aménagement de Thomas, les autres joueurs connectés au même moment recevaient des sondages, des questions auxquelles ils étaient forcés de répondre. Et Thomas lui aussi recevait ces sondages, en fonction des aménagements d'autres joueurs :

« Que pensez-vous du développement d'une quatrième zone commerciale à moins de dix kilomètres de chez vous ? »

« Êtes-vous d'accord avec le remplacement du parc urbain par un immeuble de bureau ? »

« Seriez-vous prêt à faire dix-sept kilomètres en voiture pour trouver la boulangerie la plus proche ? »

Ces questions orientaient le comportement du jeu. Et de fait : personne n'avait réellement envie de faire des kilomètres pour acheter du pain ou de travailler dans un environnement pollué. Les challenges à relever par les apprentis urbanistes, bien réels cette fois, étaient en conséquence bien plus complexes que dans d'autres jeux de simulation.

Thomas ne se décourageait pas. Cinquième tentative, il construirait bientôt la ville idéale. Et tant pis si elle ne comptait pas ces gigantesques gratte-ciels qu'il aimait tant dans les autres jeux.


Plateau-repas

« Qu'est-ce qu'on mange Maman ? »

Sarah ne savait pas trop quoi répondre à sa fille. À midi quinze, elle ignorait encore de quoi le menu du déjeuner serait fait...

Elle avait passé la plus grande partie de sa matinée connectée à la plateforme de visioconférence de son entreprise, enchaînant les réunions avec des clients et les points de synchronisation avec un patron qui voulait absolument s'assurer qu'elle travaillait vraiment. Il savait bien comment sont les salariés à distance : toujours à passer du temps devant la télé ou à "s'occuper des enfants". Ça ne se passerait pas comme ça dans sa boîte ! Non.

Pendant ce temps-là, sa fille de dix ans, Matéine, était restée dans sa chambre, connectée sur son smartphone au cours en ligne que donnait tant bien que mal son instituteur de CM1. La matinée avait été fatigante pour chacune d'elles, tant le suivi du travail et des cours à distance demandait de la concentration, et tant la mauvaise qualité de leur connexion Internet hachait les mots de leurs interlocuteurs une fois sur trois.

La pause du midi était la bienvenue. Sarah avait commencé par ouvrir chacune des fenêtres de l'appartement pour faciliter la circulation de l'air. C'était l'une des recommandations du gouvernement pour lutter contre la pandémie en cours. Au moins de deux fois par jour… Ça tombait bien, c'était de toutes façons la seule façon d'obtenir à manger pour Sarah et sa fille.

Chaque jour, à midi trente, le drone de livraison de l'aide sociale franchissait la fenêtre de la pièce principale du petit appartement, du côté de la cuisine, et se dirigeait vers la grande table sur laquelle Sarah avait l'habitude de travailler et qu'elle avait bien entendu débarrassée auparavant. Il y déposait une boîte repas encore tiède, composée en général d'un plat chaud, d'une petite entrée et d'un peu de pain, pour les deux personnes qui composaient le foyer. La boisson n'était pas comprise.

C'était la solution qu'avaient déployée les services gouvernementaux d'assistance aux personnes les plus précaires. Le système de drone permettait d'éviter les longues files d'attente qui s'étaient multipliées, quelques mois auparavant, devant les centres de distribution de nourriture. La livraison évitait au maximum les contaminations. Elle contribuait également à rendre moins visible la précarisation, un combat d'image auquel le gouvernement ne voyait pas que des inconvénients.

Mais elle avait aussi d'autres impacts.

L'appartement de Sarah avait ainsi été intégralement cartographié au moment de la mise en place des livraisons, afin d'identifier les obstacles et la zone d'atterrissage du drone. Sarah avait interdiction, contractuellement, de changer quoi que ce soit dans la disposition des meubles ou l'occupation de l'appartement, sans quoi elle ne pourrait plus bénéficier de cette aide.

Et surtout, si l'assistance était la bienvenue, depuis sa mise en place Sarah n'avait plus réellement de raison de sortir, elle avait moins de courses à faire… elle ne croisait plus grand monde. Et ça, ça commençait à la fatiguer énormément.


Frontière numérique

Elle s'annonçait particulièrement compliquée cette tournée commerciale. Sharon en avait pour huit jours. Un voyage planifié au cordeau au cours duquel elle allait rencontrer ses principaux clients en Europe, en Russie et au Moyen-Orient.

Elle venait à peine de sortir de l'aéroport de Londres, et déjà, les ennuis commençaient. Première épreuve : trouver une voiture pour rejoindre le cœur de Londres en moins de trente-cinq minutes. Bien entendu, ici, les applications de VTC américaines qu'elle avait l'habitude d'utiliser n'étaient pas opérationnelles. Depuis que la Cour Suprême britannique avait requalifié les contrats des chauffeurs d'Uber et de Lyft en véritables contrats de travail, les deux grandes plateformes s'étaient retirées du pays. Sharon avait donc dû, en urgence, installer une nouvelle application pour pouvoir se déplacer dans la capitale anglaise : Brivr - condensé plus ou moins bien trouvé de Britain et Driver.

Seulement voilà. Voyageuse occasionnelle, Sharon affichait un social-score cruellement bas sur la plateforme. Les chauffeurs préféraient en général embarquer des habitués, des passagers déjà qualifiés par leurs pairs. Pour eux, un score bas, cela pouvait vouloir dire une personne désagréable, malpolie… ou pire, un étranger. Le social-scoring permettait en effet aux chauffeurs de filtrer leurs passagers, et on commençait à s'inquiéter dans la presse d'une certaine ségrégation dans les transports à la demande, facilitée par les algorithmes.

À Berlin, Sharon savait qu'elle serait confrontée au même problème. Bien entendu, Brivr n'existait pas sur le continent, Brexit oblige. Et Uber s'était lui aussi retiré du marché européen devant la trop grande pression de la Commission Européenne sur le paiement des impôts dans les différents pays où la plateforme officiait.

À Moscou, Sharon devrait en plus installer et se connecter sur des nouveaux réseaux sociaux. Après l'Australie, Facebook et Twitter avait en effet décidé de se retirer de Russie. Pas question de rémunération de la presse ou de revenus publicitaires ici. Facebook avait simplement réagi à la décision du gouvernement russe de réguler la plateforme, autorisant notamment son blocage en cas de "discrimination".


Espérance de vie

L'algorithme était extrêmement complexe, mais reposait finalement sur une idée des plus simples.

Cela faisait désormais plus de cinquante ans que la majorité des êtres humains, tout du moins ceux des pays occidentaux et de certains pays d'Asie, se baladaient constamment avec un smartphone dans leur poche. Cinquante ans que leurs achats, leurs habitudes de déplacement, leurs rencontres ou l'état de leur environnement étaient mesurés, jaugés, enregistrés… Cinquante ans que la vie de plus de la moitié de l'humanité était stockée et passée au peigne fin par des gigantesques corporations afin d'en tirer le plus de bénéfices possibles.

De toute l'Histoire, on n'avait jamais eu accès à un tel niveau de données, d'information, sur autant d'individus. Une véritable mine d'or ! Certains, au sein de l'Organisation Mondiale de la Santé, y virent une grande opportunité et travaillèrent de concert avec les grandes multinationales de la Data pour créer un gigantesque datamart – DataNity – regroupant les données anonymisées de près de 2 milliards d'individus.

Parmi ces données, on comptait les premiers portraits numériquement complets d'individus, des hommes et des femmes ayant possédé un smartphone de leurs 13 ans à leur mort. Analysés, ces portraits s'avérèrent très riches d'enseignement et constituèrent une occasion unique de connaître les effets à long terme de certaines habitudes, de certaines décisions, et connaître notamment les impacts de celles-ci sur la santé. Bref, de modéliser entièrement la vie.

À force de recoupements, on découvrait des schémas qui se répétaient, ce qui semblaient des effets, des causes et des conséquences. Des schémas que l'OMS utilisa comme base pour à un gigantesque programme de prévention des risques, au niveau planétaire. On identifia les mauvais gestes et on communiqua leurs impacts en fonction du contexte. On personnalisa les notifications en fonction des pays, de l'environnement, de l'historique des citoyens abordés. On savait désormais, mathématiquement, que dans telle ville, une heure de balade à vélo n'avait pas les mêmes impacts sur la santé que dans telle autre. La prise d'un café sucré supplémentaire n'avait pas les mêmes conséquences sur tous les individus. Ces conséquences pouvaient désormais être calculées, argumentées... puisque l'on possédait désormais la donnée nécessaire pour cela ! L'Homme pouvait enfin maîtriser, mathématiquement, son avenir !

Et c'est ainsi que Damien, qui avait décidé de se lever tôt ce lundi matin pour travailler, reçut une alerte sur son smartphone : « Vous manquez de sommeil. Vous lever tôt provoquera une baisse de votre espérance de vie de 7 minutes environs. Connaissez les risques, restez prudents et en bonne santé ! »


Écotrade

C'était devenu un réflexe pour Daniel. Après un tour rapide sur l'actu et les réseaux sociaux, il lançait l'appli de trading de son smartphone et regardait le cours des dernières actions qu'il avait achetées. Et c'était aujourd'hui, pour lui un grand sujet de satisfaction.

Pourtant, rien ne prédisposait Daniel à plonger dans le jeu boursier. À cinquante ans passés, il était plutôt du genre vieil anarchiste. Il avait participé à plusieurs manifestations contre l'agrandissement d'usines ou la construction de centrales, signait régulièrement des pétitions pour augmenter la transparence des marchés financiers et avait même, dans sa jeunesse, occupé la ZAD du barrage de Sivens avant de s'en faire évacuer manu-militari par les gendarmes. S'il avait dû résumer sa vie, aujourd'hui... Daniel aurait usé d'une formule du type "Quarante ans de contestation !" et pas mal de ses amis auraient été d'accord.

Daniel s'était découvert une passion pour le trading sur le tard, et surtout pour une plateforme très particulière : ÉcoTrade, une plateforme qui promettait des placements engagés et écologiques.

ÉcoTrade s'était développée dans la lignée des Bons de Protection de la Nature créés dans les années 2020. Ces bons, souscrits uniquement par des particuliers, permettait d'alimenter une caisse de protection de certains sites naturels de l'Union Européenne. Les fonds récoltés servaient à payer l'entretien des espaces naturel, la protection des espèces qui y vivaient, le salaire du personnel éventuel ou parfois à assurer la rénovation d'espaces naturels pollués et récemment protégés. Investissement principalement caritatif, ces bons n'offraient aucun titre de propriété ni de rentabilité à proprement parler, mais ouvraient parfois à certains droits pour les plus gros donateurs, comme celui de séjourner une ou plusieurs nuits au sein d'un refuge en pleine nature, ou d'explorer une forêt habituellement fermée aux visiteurs. Une sorte de club premium.

ÉcoTrade avait poussé le principe plus loin. Avec cette plateforme, les particuliers investissaient désormais sur la performance écologique des parcelles investies. Chaque trimestre, un score ÉcoPerf était calculé pour telle parcelle de forêt ou tel environnement marin. Il prenait en compte la diversité des espèces recensées au cours des derniers mois, la santé des végétaux sur place, la qualité de l'air et des terres entretenues, la quantité de CO₂ absorbé… en tout une vingtaine de critères qui se traduisaient, chaque trimestre en dividendes versés aux actionnaires. Et bien entendu, plus vous investissiez dans une parcelle, plus les moyens alloués à sa régénération ou à sa préservation étaient important, et plus elle devenait écologiquement positive. Mais plus les dividendes reçus étaient faibles, répartis entre de nombreux investisseurs. Alors, il fallait parfois prendre des risques et tenter de sauver des sites moins attractifs, comme une forêt en Moselle ou un cours d'eau dans le Limousin.

Cela avait d'ailleurs été le dernier pari de Daniel : une rivière souillée il y a quelques années près de Limoges et qui reprenait doucement vie. Daniel sourit en voyant apparaître le montant de son premier dividende sur l'écran de son smartphone… mais il savait bien que ce n'était pas ce montant qui le rendait heureux, mais bel et bien la nature de son investissement.


Choix de vie

Soulagée, Sandy monta dans sa voiture et connecta rapidement son smartphone au câble qui pendait du tableau de bord. C'était son premier réflexe, et de toutes façons sans cela, le véhicule n'aurait pas démarré.

Loin de disparaître, les voitures étaient devenues des espaces hautement personnalisés.

Une fois connecté, chaque véhicule s'adaptait au profil de son propriétaire. Position des siège, réglage du chauffage, stations de radio numériques ou playlists pré-enregistrées… ces niveaux de personnalisation existaient bien sûr depuis dix bonnes années. Mais les avancées techniques avaient permis d'aller plus loin. Par exemple, on adaptait désormais la décoration intérieure du véhicule. Des technologies d'écrans ultrafins permettaient de recouvrir l'habitacle d'une sorte de revêtement programmable. Le couleur, et mêmes les textures du tableau de bord ou des sièges pouvaient ainsi changer à la demande. Certains constructeurs proposaient même des e-stores, et proposaient régulièrement le téléchargement de nouveaux motifs.

Le véhicule s'adaptait également au caractère du conducteur, ou aux circonstances. Par exemple, après une journée particulièrement stressante au bureau, Sandy profitait d'un trajet calme et de routes de campagnes paisibles, loin des embouteillages du périphérique. Juste le temps de regagner son domicile de lointaine banlieue. La voiture s'adaptait seule, et puisait l'information nécessaire dans l'historique des données de stress ou de rythme cardiaque contenu du smartphone de sa propriétaire. Mais si l'agenda de Sandy annonçait une réunion importante, le véhicule pouvait adopter une conduite plus dynamique, plus sportive, afin d'assurer une arrivée avec quelques dizaines de minutes d'avance.

La contrepartie de ces avancées et de ce confort, c'était que l'automobile était devenue un objet rare, un objet de luxe. Et les contraintes gouvernementales en avaient même fait un véritable choix de vie.

Parmi les données contenues dans le smartphone de Sandy, il y avait également un historique de l'ensemble de ses consommations de la journée : le type de repas qu'elle avait pris à midi, avec ou non de la viande, un résumé de ses déplacements ou des informations sur l'utilisation de son smartphone et des réseaux informatiques. Tout un ensemble de statistiques qui donnaient un aperçu de la production de CO₂ liées aux activités de la journée. À partir de ces chiffres, la voiture déterminait le nombre de kilomètres qu'elle pouvait parcourir avant de dépasser le quota d'émissions journalières autorisées pour son propriétaire…

Sandy avait envie, besoin de rouler. Elle aimait utiliser sa voiture… plus que n'importe quel autre loisir. Et avec les sacrifices qu'elle avait fait dans la journée, elle pouvait se permettre ce soir une virée d'une soixantaine de kilomètres !


Front de Libération

L'attaque avait eu lieu de nuit, sans doute vers deux ou trois heures du matin. Le pauvre gardien qui assurait la sécurité en dehors des heures d'ouverture avait été retrouvé dans les locaux techniques, bâillonné et attaché à une chaise, les vêtements bariolés de peinture rouge et de grands A majuscules tracés sur le visage. Il avait été libéré au petit matin, quand l'équipe de jour avait pris son poste.

La boutique était entièrement saccagée. Le système informatique avait été soigneusement saboté. Pas seulement débranché, mais entièrement arrêté et infecté par un ransomware rendant impossible sa remise en service immédiate. Les quelques produits qui étaient vendus là gisaient par terre : les mugs et autres figurines de porcelaine réduites en miettes et les livres piétinés et pour certains arrachés. Comme on pouvait s'y attendre, les murs étaient recouverts de slogans écrits hâtivement en rouge. Et on avait sûrement renversé un pot de peinture complet sur la mascotte géante de l'entrée pour qu'elle soit à ce point méconnaissable.

L'attaque avait bien entendu était filmée. Vers 7h30 du matin, les premiers messages à son sujet étaient apparus sur les réseaux sociaux, signés du FLA, Front de Libération des Animaux. Une association clandestine qui avait revendiqué plusieurs actions de ce type au cours des derniers mois. Sur les vidéos, on pouvait voir une dizaine d'individus cagoulés, chargés de pots de peinture et d'outils, sortir d'une trois minivans et forcer la grille d'entrée du parc zoologique. L'un des groupes entrait dans la boutique et commençait à immobiliser le gardien, pendant que les autres activistes s'éparpillaient dans le reste du parc.

Les vidéos suivantes montraient presque toujours les mêmes actions : arrachage des clôtures électriques, ouverture des cages et des volières, bris de glace. Parfois, certains des assaillants entraient dans les enclos ou les abris des animaux pour les forcer à en sortir, criant en chœur « Liberté ! ». Certains oiseaux rares étaient emmenés dans des cages, les espèces marines les plus petites embarquées dans des aquariums mobiles rejoindraient les vans à l'entrée du parc. La cause du FLA était clairement exprimée depuis longtemps : mettre un terme à la domination de l'homme sur le règne animal et redonner sa liberté à tout animal afin qu'il puisse évoluer dans un monde naturel et sauvage. Un idéal encore largement incompris du grand public, mais qui ralliait de plus en plus de sympathisants. Après divers élevages ou animaleries de centre-ville, le zoo était la huitième victime de la cause animale.

À 7h50, les journalistes étaient sur place et interrogeaient déjà, en direct à la télévision, le directeur du parc arrivé en catastrophe. « Je suis le premier étonné de cette attaque, répondait-il aux envoyés spéciaux. Nous avons remplacé l'ensemble de nos animaux par des robots mimétiques. Le zoo ne contenait plus aucun animal sauvage, par souci d'éthique justement… Je ne comprends pas pourquoi le FLA a décidé de relâcher des robots dans la nature… »


Hologrammes

« Merde ! »

Ça avait tapé. Le parechoc arrière de la voiture avait tapé le gros SUV garé juste derrière. Quel idiot il avait été, de vouloir sortir de cette place de parking à l'ancienne, en conduite manuelle. Seulement parce qu'il trouvait que le mode autonome de sa nouvelle citadine était trop lent, pas assez efficace. Merde !

Guillaume descendit de sa voiture pour voir l'étendue des dégâts. Une belle bosse. Il en était sûr, le système autonome du SUV appelait déjà sa compagnie d'assurance et partageait avec l'algorithme de celle-ci les cinq dernières minutes de vidéo enregistrées par l'ensemble des caméras de pare-chocs. C'était la procédure standard. Sa voiture, connecté en BlueTooth en permanence, était en train de transmettre ses informations également à la victime. Numéro de série, identification du conducteur et numéro de permis… et bien entendu l'information comme quoi les systèmes automatiques du véhicule étaient désactivés au moment de l'impact.

« Quel con ! »

Pourtant il le savait, cette voiture possédait toutes les aides à la conduite possibles, et tous les systèmes autonomes imaginables. Des radars de recul, des systèmes de freinage d'urgence… tous débrayables comme le stipulait la loi. Mais elle était lente ! Son algorithme contrôlait en permanence les alentours à chaque manœuvre, comme un vieux papy tentant de s'insérer sur une voie rapide et qui n'oserait pas réellement accélérer. Guillaume ne supportait pas ça.

Guillaume préférait les commandes manuelles et ne gardait en général activé que les affichages digitaux. À l'ancienne !

Pour aider à la manœuvre, les écrans avaient désormais cédé la place aux hologrammes : une modèle 3D du véhicule, projeté devant le volant et qui donnait un aperçu des alentours. Diriger cet hologramme, c'était un peu comme piloter une voiture téléguidée ou faire un de ces casse-tête qu'il avait sur son smartphone. Rien de compliqué… Si ce n'est que depuis quelques temps, les hologrammes devenaient flous.

43 ans. Une presbytie naissante… s'il ne voulait pas perdre son bonus d'assurance, Guillaume devrait sans doute faire plus souvent confiance aux robots.

« Merde ! »


Écranoclastes

En temps normal, Jamel n'aurait jamais fait une gaffe pareille. Mais là, le ciel était tellement pur, tellement bleu au-dessus du vieux port ! Ce n'était pas arrivé depuis des mois. Des années même. Mais cet après-midi, les caprices du vents semblaient avoir repoussé de l'autre côté des collines les fumées d'usine qui encombraient d'habitude la vue. La mer était toujours grise, polluée de microplastique et d'hydrocarbures, mais le ciel avait l'espace d'un instant retrouvé des teintes qu'on aurait cru depuis longtemps oubliées.

Alors, il avait voulu immortaliser ce moment. Pour rester certain, au cours des mois qui venait, qu'il avait réellement exister. Parce qu'aussi, on ne le croirait sans doute pas, au bureau, ou lors du repas de famille du soir, quand il raconterait qu'il avait vu un ciel presque aussi bleu que celui qu'il avait au-dessus de la tête enfant.

Jamel avait sorti son smartphone de la poche intérieure de sa veste et avait tendu les bras devant lui pour cadrer au mieux la photo. Tout à sa prise de vue, il n'avait pas entendu qu'on se glissait à ses côtés. À peine avait-il eu le temps d'apercevoir l'ombre de la canne, que celle-ci s'abattait déjà sur lui, projetant son téléphone au sol et lui fracassant au passage deux phalanges.

« Tu n'adoreras point les écrans ! » avait hurlé l'inconnu, en s'approchant de l'appareil électronique qui gisait par terre. « Tu n'adoreras point les écrans ! » avait-il répété en abattant à nouveau sa canne sur le smartphone. Les composants et les éclats de verre volaient sur le trottoir.

Jamel savait bien entendu que les écranoclastes étaient de plus en plus nombreux en ville. Il en avait croisé certains, reconnaissables à leur hoodie surdimensionné, noir et en général graffé d'un dessin de smartphone barré. Il avait entendu leur sermon au détour d'une promenade au parc. Les écranoclastes prônaient l'abstinence technologique totale, convaincus que les usages numériques du début du XXIe siècle avaient conduit au désastre écologique actuel. Ils vivaient sans smartphone, sans ordinateur, sans aucun appareil intelligent et rejetaient ceux qui en usaient.

Jamel avait pu constater leur violence également. Dans le centre-ville, pas un seul écran publicitaire n'était intact. Les vitrines des magasins d'électroniques étaient régulièrement saccagés. Et les malheureux passants qui osaient encore prendre un selfie ou téléphoner dans la rue étaient bons pour une série d'insultes ou une bastonnade.

Jamel contemplait cette espèce de fou dont la capuche cachait le visage. Terrifié, paralysé, il ne vit pas la seconde silhouette s'approcher de lui par derrière. Quand le premier coup de canne s'abattit sur son crâne. Il tomba à genoux.

« Tu n'adoreras point les écrans ! » entendit-il encore, alors que l'on continuait à frapper.

Jamel, couché sur le sol, n'avait plus qu'une seule pensée.

Personne ne saura à quel point le ciel était bleu aujourd'hui…


Courbevoie, Marne-la-Vallée, ailleurs / 2020-2021