Profanautrice

Elle sauta au bas du mur et attendit quelques secondes. Le temps de reprendre son souffle. Il commençait à faire un peu plus clair et le soleil n’allait pas tarder à apparaître. Et avec le soleil viendrait les premiers robots chargés de l’entretien des allées et des parterres de fleurs. Puis les gardiens qui ouvriraient grande la grille d’entrée du cimetière, et les visiteurs, de plus en plus rares c’est vrai, qui rendaient encore visite aux anciens membres de leur famille.

Anny préférait vraiment éviter tout ça.

Son boulot, ce n’était pas de côtoyer les vivants. C’était plutôt d’aller chatouiller les morts. Anny se définissait elle-même comme une profanautrice, une écrivaine spécialisée dans l’excavation des vieux souvenirs. Ces souvenirs, ils étaient sa matière première. Elle les découvrait. Elle les explorait. Elle les interprétait, les réinterprétait et en faisait ses propres histoires. Les souvenirs des défunts devenaient ses futurs romans. Avec, elle l’avouait sans trop de modestie, un succès certain.

Elle avait le chic pour trouver les bonnes mémoires, la belle histoire. Mettre au jour une vie suffisamment poignante pour faire pleurer les lecteurs les plus austères. Oh, la matière brute ne suffisait bien souvent pas. Peu de gens sur terre ont vécu une vie suffisamment tragique pour émouvoir leurs contemporains. Mais avec quelques enjolivements, quelques fioritures, quelques dialogues et… quelques sentiments bien trouvés, n’importe quelle existence un peu triste prenait une dimension, comment dire ? Tragique.

C’est cela que les lecteurs attendaient. Ce souffle de tragédie qu’Anny pouvait insuffler dans la vie d’un inconnu. Et c’est cela aussi qu’attendait son éditeur. Ce souffle de tragédie qui faisait grimper les ventes un peu plus haut à chaque nouveau roman.

Pour Anny, le plus dur n’avait jamais été d’écrire. Déjà au collège, ses professeurs louaient ses capacités de rédaction, son sens de la formule et du détail, et lisaient souvent ses devoirs à haute voix, comme un exemple à suivre pour ses camarades. Raconter ? Ce n’était vraiment pas compliqué. Faire vivre, faire frémir, faire pleurer ? À peine plus.

Mais la maison d’édition avec laquelle travaillait Anny avait bien plus d’exigence qu’un simple professeur de collège. Elle demandait du style, bien sûr, mais elle exigeait une solide histoire. Une trame qui permettait de tenir le lecteur en haleine pendant cinq cents ou six cents pages, et de vendre chaque roman toujours quelques euros de plus.

Et c’est sur ce point qu’Anny avait toujours eu des soucis. Si son professeur de collège lui avait demandé d’inventer une histoire vraiment poignante, elle ne s’en serait sortie qu’avec un peut mieux faire.

Elle manquait d’imagination.

Alors, pour ses premières nouvelles, elle avait compté sur ses amis. Elle passait de longues heures à les écouter, à les interroger, afin qu’ils lui racontent des anecdotes, leurs souvenirs d’enfance, parfois leurs secrets de famille. Elle en avait fait de petites histoires, assez convaincantes parfois. Portées par son style surtout. Ses premiers succès. Et puis, on lui avait demandé si elle se sentait capable d’écrire un roman entier. Deux-cents, trois-cents pages. L’histoire d’une vie. On l’avait convaincu qu’avec son talent, c’était le succès assuré. Elle avait dit oui sans trop réfléchir et s’était retrouvé coincée.

Mais après quelques jours à gribouiller et raturer des idées sur un carnet, elle avait bien dû reconnaître qu’elle avait accepté trop vite ce challenge. Pondre une histoire aussi longue ? Impossible… elle ne trouverait jamais la trame, la matière, la vie pour cela. Ses amis étaient jeunes, comme elle. Inintéressants au-delà de trente pages. Ses parents n’étaient plus là pour lui raconter la moindre histoire. Comment faire ?

C’est, contre tout attente, un collègue de travail qui lui donna la solution.

— Des implants ? Qu’est-ce que tu veux dire ?

Anny ne comprenait pas où il voulait en venir. Alors, il expliqua plus en détail son idée.

— Mais oui. Les implants. Tu sais bien, ces trucs qu’on nous met dans la tête à la naissance. Pour notre santé, soi-disant (il avait mimé des guillemets avec les doigts en prononçant le mot santé). Eh ben ils enregistrent tout. Ton rythme cardiaque. Tes analyses de sangs. Tes émotions. Ta positions… Crois-moi, ils regorgent de données et je suis certain que si tu savais les décrypter, tu trouverais facilement de quoi raconter une vie dans ton roman.

Il marqua une pause et attrapa la bière qui réchauffait doucement sur la petite table, à la terrasse du café où ils s’étaient installés. Après une gorgée, il reprit son discours, voyant qu’Anny gambergeait toujours, les yeux incrédules.

— Réfléchis deux secondes. Si tu as toutes les données de la vie d’une personne. Les endroits où il s’est rendu. Son rythme de vie. Son état de santé… tu peux imaginer des tas de chose à partir de ça. Tu peux construire une belle histoire d’amour. Un polar. Un drame. N’importe. C’est de la donnée brute tout ça. Tu n’as qu’à lire dans les implants, j’te dis.

Deuxième gorgée de bière. Dans l’esprit d’Anny, les choses commençaient à s’aligner. Effectivement, l’idée était bonne. Elle se leva rapidement de sa chaise et à peine son compagnon avait reposé sa pinte qu’elle avait saisi son visage pour l’embrasser et lui lancer un…

— Putain, t’es génial !

Avant de quitter la terrasse et de rentrer chez elle. Elle avait besoin de réfléchir.

Le reste s’était finalement enchaîné assez vite. Et de manière fort logique. Comment trouver un implant capable de lui livrer une vie ? Simple, sur quelqu’un qui ne s’en servait plus. Et qui ne s’en servait plus ? Plus simple encore. Les morts !

Anny avait commencé sa première expérience, et par la même occasion son premier roman, en contactant une vieille copine qui enseignait en fac de médecine. Elle avait durement négocié l’accès aux locaux de l’université. Une nuit, elle avait forcé la porte de la morgue universitaire et, suivant un tuto trouvé sur le Darknet, avait réussi à récupérer l’implant d’un jeune homme victime d’un accident de la circulation et dont le corps avait été donné à la science.

Rien de bien gore. La partie qui intéressait Anny était situé juste en-dessous du cuir chevelu. En général, juste derrière de l’oreille droite. Le reste, ce n’était que des capteurs qui, s’ils s’enfonçaient assez profondément dans le cerveau, pouvaient être sectionnés d’un simple coup de pince coupante. Une broutille. Anny était repartie, cette première fois, avec un implant quasi-intact. Seulement tâché d’un peu de chair.

Une fois revenue dans son appartement, le plus dur restait à faire. Décrypter toutes ces données. Anny avait branché l’implant sur son ordinateur et avait commencé à lire les chiffres et les lettres qui défilaient sur son écran. On aurait dit un vieux film de science-fiction. Quelques changements de mode d’affichage plus tard, elle commençait à y voir plus clair. Ça, aucun doute, c’était la date et l’heure. Facile. Ça, juste à côté, cela ressemblait à des constantes vitales. En navigant d’avant en arrière dans les données, elle se rendit compte que chacun de ces chiffres tombait à zéro à une heure précise. L’heure de la mort. Cela semblait cohérent avec la fiche qu’elle avait consulté sur la porte du frigo qui contenait le corps, à la morgue.

Les données suivantes ? Plus compliqué. Des coordonnées géographiques peut-être ? Anny vérifia son intuition sur une carte. Oui, les coordonnées du carrefour le plus fréquenté, en plein milieu de la ville. Un accident. Logique… En tout cas, cette hypothèse tenait la route.

Anny continua à parcourir les données, cette fois en remontant dans le temps. Des lieux, des fréquences cardiaques qu’elle essayait d’interpréter en émotion. Des dates. Des données. De la matière. De la vie.

Les deux mois qui suivirent, Anny les passa les yeux rivés sur son écran et la main sur son stylo. Elle notait la moindre variation de rythme cardiaque, la plus petite hausse du taux d’adrénaline ou d’endorphine… et elle brodait autour de cela une histoire. Elle s’était acheté des dictionnaires médicaux pour bien comprendre le rôle de chaque hormone. Une histoire locale pour connaître les quartiers dans lesquels son cobaye avait grandi et vécu. Quelques almanachs pour comprendre les évènements qui avaient eu lieu au cours de sa vie. Et petit à petit, Erwann – elle avait décidé, unilatéralement, de l’appeler Erwann – reprenait vie et devenait le héros de son premier roman.

En six mois à peine, l’histoire était bouclée, l’éditeur conquis et la promotion lancée. Tout le monde y croyait dur comme fer, Anny tenait là son tout premier best-seller et ferait, avec l’histoire d’Erwann, son entrée dans la cour des grands auteurs populaires. Et, c’est effectivement ce qui arriva.

Depuis, Anny chassait les implants.

Et où trouver des implants ? Si possible, des implants que leurs propriétaires étaient prêts à céder gracieusement ? Les écoles de médecine n’offraient pas des ressources infinies, et les entrées y étaient limitées. Il ne restait donc comme option pour Anny que les cimetières. Elle s’y rendait une fois par semaine environ, à la recherche de tombes assez fraîches, de caveaux mal fermés, de pierres tombales non-encore scellées ou déjà profanées, et s’arrangeaient pour extraire, le plus rapidement et le plus discrètement possible, des implants des défunts.

Voilà pourquoi en cette fin de nuit d’automne, elle venait de franchir le mur du grand cimetière de l’Ouest de la ville. En quête d’une vie pour son prochain roman, elle avait cette fois exploré une partie plus ancienne du cimetière et y avait récolté trois de ces précieux butins. La nuit avait été particulièrement compliqué. La pluie des derniers jours avait rendue l’exploration des tombes pénible, et surtout, elle n’était désormais plus seule à errer dans les allées la nuit. L’augmentation du coût de production du matériel électronique avait lâché dans les cimetières toutes sortes de chasseurs de trésors. Qui à la recherche d’une prothèse de jambe augmentée, qui à celle d’un cœur artificiel… Les cimetières étaient devenus des sortes de mines à ciel ouvert, en périphérie des villes, et la concurrence pouvait y être très rude.

Mais Anny, cette nuit, avait évité les mauvaises rencontres et avait regagné son appartement plutôt fière de sa récolte.

Avant même d’avoir séché ses cheveux et enfilé des habits secs, elle avait déjà placé le premier implant dans le connecteur dédié de son système informatique. Le temps qu’elle se fasse chauffer un thé et s’enroule dans un plaid, les données de celui-ci seraient décryptées. Assise dans le fauteuil-coque qui occupait le centre de la pièce, Anny pouvait se mettre au travail.

Un premier bip agressif l’informa que l’implant était corrompu, ses données inexploitables. Ça arrivait parfois. Un choc lors de la mort par exemple… il était rare de trouver des données intactes chez les victimes d’accident de la route. Ou alors une détérioration due à une mauvaise isolation de la tombe. C’était plus rare. Mais encore une fois, les fouilleurs se faisaient plus nombreux et quelqu’un pouvait très bien être passé avant elle et ne pas avoir refermé correctement derrière lui.

Anny arracha l’implant du lecteur et le balança à travers la pièce. Elle avait horreur de ça. Du temps perdu. Le deuxième implant le remplaça bien vite et Anny bu un peu de son thé en attendant que les premières données ne s’affichent à l’écran.

Pas de bip d’erreur cette fois-ci. L’écran de son terminal commença à faire défiler des chiffres et des lettres. En vert sur fond noir. L’ensemble des données vitales de l’implant. Anny y jeta un coup d’œil rapide pour repérer quelques données clés. Une date de décès. Un rythme. Une éventuelle interaction. Elle commençait toujours l’exploration de ces nouvelles vies à l’ancienne, en disséquant chiffres et lettres, un peu comme on s’imaginait encore les hackers. Ça lui rappelait les débuts de sa carrière. Mais elle s’en lassait de plus en plus vite.

Un clic de souris et l’écran bascula en mode visuel. Au centre, une vue satellite de la Terre. Sur le côté, différentes courbes et différents graphiques reprenant certaines de constantes vitales enregistrées dans l’implant. Anny avait travaillé avec un ami développeur pour avoir cette vue graphique de la vie de ses futurs héros. C’était tellement plus simple. Et l’investissement avait très vite été remboursé par les droits d’auteurs de deux ou trois romans.

L’exploration démarra au dernier jour de ‘vie’ et la carte se centra sur l’hôpital de la ville. Pas d’hésitation. Mort de maladie, statistiquement c’était le plus probable. Anny fit une moue avant de reprendre une gorgée de son thé. Ça démarrait mal. Les morts à l’hôpital étaient en général longues, assez chiantes… et fournissaient une matière assez médiocre au roman. Pas un personnage principal en tout cas, au plus un protagoniste secondaire. Il faudrait de toutes façons explorer plus loin pour savoir. Anny rembobina. Les données commencèrent à défiler, à rebours, à l’écran.

La phase hospitalière durait effectivement longtemps. Plusieurs mois. Vraisemblablement une longue maladie. Les constantes étaient stables. Trop stables. Un coma visiblement. Pas grand-chose à tirer de ces data. Peut-être l’avait-on débranché alors qu’il était à l’état de légume depuis plusieurs mois. Voire plusieurs années. L’implant le dirait… Mais dans tous les cas, cette longue période de vie végétative ne fournirait aucune matière pour un roman. Les légumes ont toujours fait de mauvais héros.

Rembobinage encore. Quelques années en arrière. Anny observait désormais les schémas de déplacement, sur une semaine pour commencer. Son cobaye était un ancien habitant de la ville, c’était certain. Il habitait même dans le quartier du cimetière ouest, là où il était retourné. Sur une semaine de vie, Anny n’observait que des allers-retours. A priori appart – travail, travail – appart. Sur les sept premiers jours qu’elle étudia, pas une variation. Pas une sortie, pas un écart. Même pas un détour par le supermarché. Rien. Et en regardant quelques jours de plus ? Toujours le même va et vient avec cette fois deux détours à deux rues de ce qu’Anny supposait être le bureau de son… personnage. On pouvait imaginer tout et n’importe quoi. Un passage au pressing. Une visite chez le médecin. Mais même si on avait tendance à croire que l’aventure est au coin de la rue, ce type – c’était bien un type, Anny avait contrôlé les données médicales en cours de route – devait avoir la vie la plus chiante qu’elle avait jamais croisée.

Anny débrancha l’implant et le fit tourner quelques secondes entre ses doigts avant de le lancer sur son bureau, à quelques centimètres de son écran. La puce glissa sur la surface en bois et finit par tomber directement dans la corbeille à papier.

— Panier !

Dans un soupir, Anny attrapa le troisième implant de sa chasse du jour et le brancha sur l’ordinateur.

Dernière chance.

Le thé était froid maintenant. Anny ramena ses genoux contre elle, les pieds posés sur son fauteuil et attendit que l’écran affiche les premières données. Quelques minutes seulement. Cette fois, elle ne prit pas le temps d’essayer de décrypter les chiffres bruts qui occupaient le terminal et passa directement en mode carte. Droit au but.

On était cette fois dans le vieux centre de la ville. À quelques pas de l’appartement d’Anny. Un quartier qu’elle connaissait bien. Et qui serait d’autant plus facile à transposer dans son récit. Des immeubles vieux de quelques siècles, souvent assez miteux. Un habitat populaire. Ça ne voulait rien dire, mais au moins ce n’était pas l’hosto. Déjà ça. Un coup d’œil aux constantes révéla quelque chose de plus intéressant. Une chute brutale de toutes les données vitales. Un pouls et l’instant d’après… plus rien. Anny se redressa dans son fauteuil et s’approcha de son écran. Elle fit défiler les dernières minutes enregistrées sur l’implant plusieurs fois. Rembobinage. Lecture. Rembobinage. Lecture. Une mort brutale dans un appartement. Un meurtre… ou un suicide. Il faudrait encore remonter quelques minutes dans l’historique pour le savoir.

Rembobine. Rembobine… rien d’anormal dans les données sur les minutes précédant l’arrêt de l’implant. Pas de pic d’adrénaline. Pas de signes de peur ou de surprise. De tension. Un suicide. C’était presque certain, Anny avait appris à lire ce genre de scénario. Voilà qui devenait intéressant en tout cas. C’est un très bon point de départ. Ou plutôt une fin très intéressante pour une histoire. Il lui fallait maintenant en savoir plus.

Les heures, puis les jours commencèrent à défiler à l’écran. Répétitifs. Lassants. Le héros – Anny ne lui avait pas donné de nom jusqu’ici – ne bougeait pas de son appartement. Tout semblait régulier, stable, ennuyeux. Personne ne pouvait rester enfermé comme ça dans chez soi, à moins de… d’une dépression. Ce qui avait l’avantage d’être cohérent avec le suicide qu’elle avait imaginé. Mais ce qui ferait sans doute bailler le lecteur. Anny n’était pas forte pour les dialogues intérieurs… et raconter des pages et des pages durant les journées d’un type qui ne sortait certainement plus de son lit avant de se tirer une balle. On avait franchement fait mieux. Anny avait déjà fait mieux.

Changement d’écran. Plutôt que de parcourir cette vie chronologiquement, elle allait l’arpenter géographiquement. L’ordinateur affichait désormais sur un globe terrestre l’ensemble des endroits où l’implant s’était localisé tout au long de la vie de son hôte. Cette vue s’avérait particulièrement pratique pour repérer des extravagances dans la vie des gens, ou des habitudes de voyage. Dis-moi où tu vas, je te dirais qui tu es. Anny avait plus d’une fois basé un bon scénario sur une petite escapade de ses cobayes.

Là… le moins que l’on pouvait dire et que ce nouveau héro n’était pas un globe-trotter. Il n’était quasiment jamais sorti du pays… et même à l’intérieur de celui-ci n’avait pas voyagé énormément. Seule exception, la Sicile qui apparaissait en surbrillance. Anny zooma. Sur un plan de Palerme quelques points clignotèrent. Un hôtel, des restaurants, des lieux touristiques. Des localisations typiques d’un week-end touristique. Le parfait touriste.

Anny connaissait assez bien Palerme. C’était le genre de petite ville simple, mais gorgée d’histoires – au pluriel – qu’elle avait aimé parcourir. S’asseoir à la terrasse d’un café et observer les gens. Deviner d’où ils venaient et où ils allaient, leurs vies et leurs habitudes. On ne laisse pas de côté comme ça ses habitudes de conteur. Elle avait découvert la ville quoi, dix ans plus tôt ? Elle y était retournée plusieurs fois depuis.

Elle resélectionna un point à l’écran. L’hôtel. Et consulta le détail des données. Le séjour de son héro datait lui aussi de dix ans. Ils s’étaient peut-être croisés là-bas. Ça aurait été une drôle de coïncidence en y réfléchissant. Un peu morbide sans doute. L’hôtel d’ailleurs… était celui où elle avait séjourné à l’époque. Et les dates ? Merde, c’était loin. C’était au printemps. Pâques. Début avril sans doute. Comme dans les données présentes dans l’implant.

Anny eut un doute. Un doute affreux.

Elle parcouru en vitesse d’autres lieux. D’autres dates. Et le doute se transforma très vite en certitude.

Palerme. Dix ans plus tôt donc. Elle avait découvert la ville avec Thomas, son copain du moment. Une histoire sympa, mais assez courte. Ils se connaissaient alors depuis trois semaines. Ils s’étaient rencontrés à une fête, donnée par un ami commun. À l’époque, Anny ne fouinait pas encore dans les cimetières, elle utilisait des moyens plus traditionnels de trouver l’inspiration. L’histoire de Thomas lui avait plu. Un père diplomate, des parents divorcés, une adolescence dans un apparemment de banlieue avec sa mère et sa sœur, quelques conneries au lycée, et toujours l’image de ce père absent, qu’il imaginait Grand Homme, et qui flottait et projetait son ombre sur lui. Des clichés. Rien de dingue mais elle s’en était servi pour quelques nouvelles sans rien lui dire. Et puis, elle avait continué à le voir. Il était beau gosse aussi. Ça aidait. Et il baisait vraiment bien. Bref. Ils s’entendaient bien mais n’avaient en vrai que très peu de points communs.

Pendant ce séjour par exemple, ils ne s’étaient finalement vus qu’à l’hôtel et dans quelques restaurants et trattorias chics le soir. Elle passait ses journées en terrasse ou à la fenêtre de la chambre à observer les gens et prendre des notes, persuadée qu’elle craquerait son manque d’inspiration de cette façon. Thomas lui courrait les musées et les églises. Timide, bourré de complexes, il disait qu’il deviendrait un jour un très grand architecte. Pour être un Grand Homme lui aussi sans doute. Il était fou d’architecture sacrée. "Et plus encore fou de toi" lui répétait-il tous les soirs.

Ils avaient passé trois jours à Palerme et étaient revenus ensuite dans leur quotidien : des rendez-vous chez l’un ou chez l’autre le soir, des sorties, des restos. Elle et ses ambitions d’auteur. Lui et les études qu’il suivait en amateur. Ils n’étaient pas vraiment faits pour vivre ensemble. Thomas lui, s’était accroché…

Pleine de doute, Anny avança dans les données de l’implant. Quelques semaines plus loin. La géolocalisation montrait une ville côtière.

Après Palerme, ils étaient repartis en week-end au bord de la mer. Rien de romantique, c’était juste histoire de sortir du quotidien et de se changer les idées. Un hôtel assez miteux, des promenades sur la digue. Pas de baignades ni de bains de soleil, le temps avait été dégueulasse pendant trois jours. Ça avait ajouté à l’ambiance un peu glauque du séjour. Et le soir avant de revenir, Thomas avait sorti le grand jeu : « Je déménage chez toi, ou on trouve un appart, comme tu veux. Et on se fiance. Je vais te présenter ma famille, tu vas voir, ils vont t’adorer ! »

Anny avait seulement ri. Spontanément. Naturellement. Tout ça était ridicule, ils n’avaient rien en commun.

Le retour en ville avait été compliqué. Froid pour elle. Triste pour lui. Ils ne s’étaient quasiment pas revus après ça…

Les yeux rivés sur le point lumineux qui clignotait à l’écran, Anny attrapa son téléphone à tâtons. Sa meilleure amie décrocha à la première sonnerie. Anny essaya de garder la voix la plus naturelle possible.

— Dis, je me demandais comme ça. Tu sais ce qu’il est devenu Thomas ? Le gars avec qui j’avais trainé il y a une dizaine d’années.

Sa gorge était nouée. La réponse mis du temps à arriver, hésitante, après un lourd silence.

— On… on te l’a jamais dit ? Il…

Anny avait déjà lâché le téléphone avant que la phrase ne soit terminée.