Matière à Fiction

.86 Un Chelem par an

(2026-06-07, François Houste)

Un Chelem par an. Ou plus exactement, un seul tournoi du Grand Chelem par an.

Ça vous étonne ?

Pourtant, c'était devenu inévitable. L'idée est devenue tangible lors de l'édition 2026 de Roland-Garros, celle qui a eu lieu en même temps que la première grande canicule de printemps à Paris. Les spectateurs, dans les gradins des cours ou devant leur télévision, voyaient bien que les joueurs, qu'ils soient jeunes ou vieux, peinaient à aligner des matchs de cinq heures sous trente-cinq degrés. Ils les plaignaient, c'est sûr. Les pauvres. Ah ouais, faut qu'ils pensent à bien bien s'hydrater. Moi, je pourrais pas, c'est certain. Mais, comment dire ? C'est le sport ! On admirait aussi les athlètes de haut-niveau pour leur capacité à affronter des situations extrêmes, des matchs épiques. La température ajoutait à ce côté épique qu'avait chaque rencontre d'un grand tournoi.

Les organisateurs ont toutefois commencé à se poser quelques questions à ce moment-là.

L'année suivante, la situation est vraiment devenue intenable. Ridicule, si elle n'avait pas été tragique.

Roland-Garros 2027 : la finale est annulée au dernier moment, après que trois des demi-finalistes soient pris de malaises au cours de matchs-marathons sous plus de trente-huit degrés, en plein soleil. Les organisateurs ne peuvent plus réellement se défendre en invoquant des conditions météorologiques exceptionnelles. C'est la seconde grande canicule de printemps à Paris et l'on sait que l'épisode se répétera forcément. De plus, aucune mesure concrète n'avait été prise pour adapter le tournoi après l'épisode de 2026. Les critiques sont nombreuses, mais le pire est à venir.

Wimbledon 2027 : quelques semaines plus tard, Novak Djokovic qui jouait sa dernière saison de Grand Chelem à quarante et un ans s'écroule sur le gazon et meurt d'une défaillance métabolique avant même l'arrivée des secours. La cause ? La chaleur et les trop grands efforts physiques fournis depuis le début du tournoi. Filmé en direct, retransmis dans le monde entier, ce décès à autant d'impact sur la galaxie tennis que l'avait eu la mort d'Ayrton Senna à Saint-Marin quelques trente-trois ans plus tôt sur le sport automobile. Le monde est sous le choc.

Les unes accusatoires se succèdent dans les journaux, des enquêtes sont menées, des têtes valsent dans les bureaux des différents comités. On ne pourra plus jamais penser le tennis professionnel de la même façon.

De fait, la saison 2027 est déclarée saison morte, assez maladroitement, et à l'exception de quelques tournois dans les pays de la péninsule arabique et du golfe persique, la majorité des masters et des compétitions sont annulés. La plupart des têtes d'affiche boycottent de toutes façons les tournois restants.

En janvier 2028, la Fédération Internationale de Tennis et les grandes fédérations nationales – France, Australie, USA, Royaume-Uni, qui représentent les compétitions du Grand Chelem – annoncent de concert, lors d'un grand évènement hommage à Londres, les nouvelles modalités d'organisation des tournois internationaux. Ce sont celles que nous connaissons aujourd'hui : un Grand Chelem tous les quatre ans désormais, ou plus précisément un seul tournoi du Grand Chelem par an, en rotation, et sur une durée plus longue.

Je m'explique. Aujourd'hui, vingt-trois mars 2032, le tournoi début à Paris. C'est Roland-Garros, le tournoi a conservé le même nom. Il débute pour une durée de dix semaines et ce sera le seul tournoi majeur de cette année. L'année prochaine, ce sera le tournoi Novak Djokovic à Londres – Wimbledon a été officiellement renommé, même si de nombreux fans continuent à utiliser son ancien nom – pour une durée de dix semaines également. Puis, en 2034, le tournoi aura lieu aux États-Unis, sur les nouveaux terrains de Chicago. La montée du niveau des océans menaçant trop les terrains new-yorkais de Flushing Meadows. Et en 2035, l'Australie. Avant de revenir à Paris l'année suivante. Vous voyez le principe... Beaucoup se sont opposés à cette baisse d'intensité des saisons, mais on joue bien une coupe du monde de football tous les quatre ans, alors bon.

Et comme je vous le disais, le tournoi dure plus longtemps. Dix semaines à Paris et Londres. Douze à Chicago où les festivités de Thanksgiving l'interrompent quelques jours. Le principe est, là encore, très simple : pas plus d'un tour par semaine, et donc pas plus d'une rencontre par joueur et par semaine. Ce qui permet un rythme de jeu plus humain, une adaptation éventuelle des tableaux et des calendriers aux conditions climatiques, et surtout un tournoi plus respectueux de l'environnement.

J'ai oublié de vous le dire d'ailleurs. Le temps de chacun des quatre tournois du Grand Chelem, les autres compétitions internationales sont interdites. Les meilleurs joueurs peuvent donc profiter pleinement de leur séjour entre deux matchs... Des rencontres avec des joueurs amateurs sont organisées tout au long des dix semaines. Des matchs d'exhibition et des rencontres caritatives également. Et si la ville vit toujours au rythme du tennis, ce rythme est moins soutenu.

Forcément, il y a toujours autant de fans et de spectateurs, mais ceux-ci répartissent leur venue sur plusieurs jours, en fonction des dates de jeu de leur compétiteur favori. Ils ne profitent plus de plusieurs matchs dans la journée, me direz-vous ? Bien sûr que si, il arrive simplement beaucoup plus rarement que plusieurs rencontres aient lieu en même temps, sur des cours différents. Quand vous venez pour la journée, vous avez souvent l'assurance de voir tous les matchs de la journée, les grands noms comme les stars en devenir. Quel confort !

Les riverains également ont senti la différence. Le quartier de la porte d'Auteuil, à Paris, est moins souvent bloqué, cerné par le public... et la répartition des matchs a permis, par miracle, de rendre bien des billets accessibles aux véritables fans de tennis. Ceux qui profitent réellement du jeu et ne viennent pas que pour les têtes de série. Tout le monde semble heureux de cette organisation.

Le bilan écologique du tournoi s'en est trouvé renforcé également : une consommation énergétique mieux lissée dans le temps et – cela a été l'un des premiers impacts partagé par la communication du tournoi – une moindre influence des jets privés vers la capitale française. Les joueurs d'envergure internationale étalent leurs trajets, et de nombreux milliardaires qui débarquaient à Paris pour être vu le temps de la quinzaine ne font plus réellement le déplacement. La nouvelle direction du tournoi ne s'en plaint étrangement pas.

Et économiquement, me demanderez-vous, comment se porte aujourd'hui un événement sportif qui générait autant de retombées ? Sur ce point, les organisateurs avouent que cela n'a pas été facile. Il a fallu revoir de nombreuses choses, mais entre un entretien de moins d'infrastructures – certains cours ont même été rendus à la nature – et un étalement des recettes sur plusieurs semaines – ce qui va de pair avec une évènementialisation plus longue, mais aussi avec l'accueil de plus de familles et des activités complémentaires comme les séances de coaching organisées conjointement avec les grands joueurs – la direction du tournoi espère un retour sur investissement d'ici deux ou trois éditions. Oui, huit ou douze ans. C'est long, mais la Fédération Internationale et les Fédérations locales ont résolument décidé d’investir pour le temps long. De l'avis de tous, il était impossible de faire autrement, ou le tournoi serait simplement devenu le symbole d'une époque révolue. Les sponsors les plus fidèles sont restés. Même si certains, comme les fabricants automobiles, ont été remerciés.

Et les joueurs ? Quand on les interroge, ils semblent tous ravis ! Le nouveau rythme leur convient bien mieux et permet, ils le disent tous, des matchs de bien meilleure qualité. Les dernières années de l'ère précédentes étaient bien trop stressantes, pesantes, d'après la majorité d'entre eux. Rares sont ceux qui souhaiteraient revenir en arrière. Le tournoi a-t-il perdu en intensité ? Oui, mais il a gagné en humanité, et en proximité avec le public. Et autre effet intéressant, le renouvellement des têtes de série est désormais bien réel. Un tournoi par an rend plus difficile, même pour les meilleurs, la domination du classement mondial pendant des années. Même s'ils ne l'ont jamais évoqué ouvertement, l'ère Federer-Nadal-Djokovic avait frustré nombre de joueurs. Le rythme de jeu désormais plus humain rend toute la compétition plus équitable. Plus intéressante pour tous. De nouvelles têtes émergent chaque année, à chaque Chelem, et avec chaque fois une capacité étonnante à bousculer les autres joueurs et chambouler les classements.

Lors de la conférence de presse de début 2028 annonçant cette nouvelle organisation, nombreux ont été les commentateurs à railler cette invention d’un slow-tennis, comme ils l’appelaient. Le terme a très vite séduit et été adopté, et je connais aujourd'hui peu de véritables fans qui demanderaient à revenir en arrière.

Un Chelem par an ! comme l'a mal traduit il y a deux ans je ne sais plus quel commentateur lors de l'interview d'un joueur – l'expression est restée – c'est bien assez pour que chacun puisse en profiter.


Conches-sur-Gondoire / 07/06/2026