Dernières esquisses avant la fin du monde
Ils étaient nombreux à être venus en ville pour le week-end. Certains étaient arrivés de l'autre bout du pays, voire d'un peu plus loin. D'autres avaient simplement pris leur voiture depuis l'un des villages alentours. D'autres, enfin, habitaient la ville même et étaient simplement descendus de leur immeuble, avaient traversé un quartier, quelques rues et la grande place sur laquelle s'étendait l'ombre de l'ancienne abbaye.
Ils étaient nombreux à avoir répondu à l'appel, et à se réjouir à l'avance de se retrouver autour de leur passion commune. Aucun n'aurait manqué cette occasion.
Rendez-vous avait été donné dans le centre culturel. Là, au milieu des livres, des CD et des brochures, tous allaient découvrir en même temps le thème du grand concours de dessin organisé cette année encore par la ville.
La salle était pleine. Et dans un coin s'entassait le matériel des participants. Les boîtes d'aquarelle et les tubes de gouache, les simples trousses, les encres et les fusains, les sièges pliants, les coupe-vent et les ombrelles... Les artistes eux-mêmes, même si certains auraient rougi en entendant ce mot, étaient rassemblés face à une table pliante sur laquelle s'étalaient viennoiseries et gobelets destinés au café. Certains, gourmands, mangeaient et profitaient de la générosité de leurs hôtes. D'autres, concentrés sur l'annonce à venir, cherchaient déjà dans les décors et les aménagements de la salle des motifs pouvant servir leurs futures œuvres.
Le directeur du centre se racla la gorge, remercia quelques personnalités locales présentes pour l'occasion, et, sans faire attendre plus longtemps les concouristes rassemblés, annonça le sujet du concours.
— Dessinez ce que vous aimez ! lâcha-t-il simplement. Accompagné d'un Voilà puis d'une tape dans les mains.
Les participants se regardèrent, interloqués.
L'année précédente, le thème de la journée avant été l'architecture. Avant cela, la nature. Et avant encore la gastronomie, l'industrie... Jamais sujet ne les avait laissés aussi libres que celui d'aujourd'hui.
Ce que vous aimez.
Les artistes se dispersèrent.
Certains dessinateurs quittèrent la pièce au petit trot, à la recherche du spot le plus populaire de la ville.
Ce que vous aimez... donc... Ce que les gens aiment... donc... Ce que les organisateurs apprécient la plus dans leur ville ! CQFD ! se disaient-ils. Et suivant cette pensée commune, les nombreux bancs du parc entourant l'ancienne abbaye furent bien vite occupés. L'un croquait ici un transept, l'autre les détails d'une rosace. Un troisième, ce lierre sauvage qui semblait décidé, de tout sa sève, à prendre d'assaut la petite tour d'angle.
Certains traits, sur les premières feuilles maculées de la journée, étaient d'une droiture étonnante, révélant la dextérité d'architecte de leurs créateurs. D'autres, plus tremblotants, étaient retracés, renforcés au crayon à plusieurs reprises, et acquéraient à la longue une texture que la pierre elle-même aurait pu leur envier. Les techniques étaient aussi diverses que les artistes eux-mêmes, et révélaient autant de points de vue et de sensibilités que le vieux monument offrait d'angles aux regards.
Un jeune homme entra dans le square et s'assit près d'une femme qui s'apprêtait à couvrir une seconde feuille de différentes esquisses du monument. Ils se sourirent, puis le jeune homme, semblant chercher le bon angle, tourna le dos à l'imposante bâtisse.
Dessinez ce que vous aimez.
Ce qu'il aimait, lui ? C'était la nature. Aussi modeste et discrète qu'elle puisse être dans une ville. Et pour l'instant, ce qu'il aimait par-dessus tout, c'était ce rouge-gorge, perché sur une fontaine, semblant se demander quels étaient ces drôles d'oiseaux sans ailes qui avaient envahi son territoire. Doucement, car il était habitué à la nature timide des volatiles, il tourna la page d'un tout petit carnet et sortit de la poche avant de son gilet un tout petit porte-mines. Ses gestes au-dessus de la page étaient rapides, mais sans trop d'ampleur, et bientôt une silhouette aviaire naquit sur le papier blanc.
Sur le banc, la voisine qui, au même moment, débutait la mise en couleur de vitraux, releva la tête et regarda ce jeune homme tourné à l'opposé des autres dessinateurs et, suivant son regard, trouva le rouge-gorge un peu saltimbanque qui posait sur la fontaine. Elle sourit et fut tentée un instant de saisir à son tour les deux protagonistes de cette scène.
Plus loin, dans une rue passante où les touristes allaient, venaient et s'arrêtaient parfois pour détailler et admirer les quelques estampes des participants, un homme d'âge déjà mûr s'installa sur un pas de porte, en face de la vitrine d'une boulangerie.
Ce qu'il aimait le plus, lui ? C'étaient les gens. Leur vie de tous les jours. Ces petits instants du quotidien. Les sourires des enfants et les regards concentrés des grands-mères. La complicité des amoureux et celle des vieux amis.
Aux pierres et aux oiseaux, il préférait les humains. Alors, comme cette petite fille le faisait du pain au chocolat que son père venait de lui acheter, il les croquait. Son large cahier s'ornait petit à petit de cent visages. Sereins. Gourmands. Hâbleurs. Confiants. Joyeux. Pensifs. Tristes parfois.
Ces deux femmes qui discutaient ensemble d'un sujet quelconque par exemple – il ignorait lequel, il avait désactivé ses prothèses auditives pour concentrer tous ses sens sur l'observation des autres et sur le mouvement de ses mains –, ces deux femmes, il les représentait presque comme un visage unique tant leurs expressions et leurs réactions semblaient être liées. Il tourna la tête. Une enfant, toute petite, endormie dans une poussette occupait à présent l'angle droit de sa feuille. Un regard de l'autre côté de la vitrine de la boulangerie, et c'est la patronne de l'établissement, concentrée sur sa caisse, qui vint orner le centre de la page. À droite ? Ce couple aux traits orientaux qui détaillait d'un air curieux la carte d'un restaurant compléta la galerie de portraits qui, à la fin de la journée, compterait bien plus d'humanité que toutes les prières des plus belles abbayes.
Lui souriait simplement face à toutes ces faces différentes, face à cette diversité des hommes et des femmes qui ne cessait, malgré les années qu'il avait déjà passées à les observer et à les reproduire, de l'étonner.
Dans la salle que le directeur du centre culturel avait quittée, pressé par d'autres rendez-vous, un vieux couple était resté.
Dessinez ce que vous aimez.
Leur regard complice l'avait déjà clamé à l'annonce de cette thématique. À quoi bon sortir ? Ce que j'aime est ici, avec moi, dans cette pièce. Alors que les autres participants au concours quittaient la salle, qui vers l'abbaye, qui vers les espaces verts du centre-ville, qui vers les immeubles modernes de la périphérie... eux avaient doucement déplié leurs chaises de camping et s'étaient simplement installés l'un face à l'autre, ici-même, dans cette grande pièce déserte.
Lui avait sorti une petite tablette qu'il avait accroché aux accoudoirs de son fauteuil. Il y avait disposé tout un attirail de crayons, de pinceaux, de couleurs, d'eau... de quoi brosser un portrait haut en couleur de cette femme qu'il l'aimait, qui lui faisait face et qui n'avait jamais elle-même, au naturel, manqué de couleurs. Il la peint tout en détail et en nuances. Un œil étranger aurait peut-être dit que ce portrait enjolivait les choses, et n'était pas vraiment fidèle à son modèle. Le vieil homme aurait alors ri de l'usage de cet adjectif, et rétorqué qu'au contraire ce dessin était loin d'être flatteur, et que c'était ainsi qu'il la voyait, elle. Toujours. Chaque jour. Et il aurait naturellement enchaîné sur une citation d'Antoine de Saint-Exupéry. Pour faire bonne mesure.
Elle, en face, conservait le regard figé sur son carnet à croquis et sur la main tremblante qui tenait l'unique feutre bleu dont elle se servait. Elle le dessinait, leurs inspirations étaient réciproques. Mais elle le dessinait de mémoire, en concentrant son cerveau sur la maîtrise de ses gestes, et son cœur sur le souvenir de ses traits. La maladie qui rendait ses gestes approximatifs épaississait ses tracés, renforçait involontairement les rides et les marques sur le visage qu'elle reproduisait. Cela accentue le caractère de ce visage, se serait-elle défendue, tout en faisant remarquer que l'homme qui lui servait de modèle n'en manquait pas, justement, de caractère. Et les mêmes spectateurs qui avaient jugé le dessin de l'homme trouveraient sans doute celui-ci plus authentique, plus attachant, sans oser cette fois évoquer une quelconque fidélité. Mais peut-être émettraient-ils ce jugement parce que l'approche hésitante de la main rendait pour eux l'art plus authentique, plus sincère, que la plus sûre des maîtrises techniques. Alors que l’œil seul avait jugé l'aquarelle du vieil homme, le cœur ici se serait mêlé au regard. L'empathie embellit toujours l'art.
Et c'est ainsi que feuilles et cansons, carnets et cahiers, toiles et papiers se remplirent toute la journée de visions aimées. De nature et d'art, de pierre et de chair, d'animaux et de végétaux... Les plantes rejoignaient alors les oiseaux sur les pages précédemment blanches, la lumière de l'après-midi les ombres du matin. Les époques se mêlaient sur les dessins d'architecture et les visages semblaient se répondre et entretenir de longs dialogues muets sous les couleurs discrètes des caricaturistes et des portraitistes.
L'après-midi avança, doucement, jusqu'à ce que l'heure de fin du concours s'approche. Alors, chacun remit dans son sac son matériel et ses esquisses, ne conservant bien souvent à la main l'épreuve qu'il avait retenue pour le verdict final. Ce verdict, rendu par un jury neutre et de goût, serait annoncé dans le petit square précédent le Musée des Beaux-Arts, lieu de rencontre s'il en était des âmes sensibles, des esthètes et des muses.
On s'y retrouva devant un petit barnum proposant à nouveau quelques gourmandises et quelques rafraîchissements. Et devant un petit pupitre d'où le président du Centre Culturel annoncerait bientôt les noms des lauréats. Mais nombre des dessinateurs ne s'intéressaient finalement pas à la compétition. Ils s'étaient retrouvés là pour passer encore quelques moments ensemble, parler de leur journée, échanger autour de leurs inspirations, de leurs techniques respectives et d'un verre, et à l'abri du feuillage d'arbres centenaires.
Les œuvres avaient été rendues depuis quelques minutes déjà. Certains voyaient le président échanger quelques derniers mots avec le jury. L'heure des résultats approchait.
Le jeune homme amateur d'oiseaux releva la tête. Un merle, qui se tenait jusqu'ici dans l'arbre face à lui venait de s'envoler. Suivi de la nuée des pigeons, des corneilles, des pies, des moineaux qui peuplaient le square. Un lourd nuage de volatiles s'éleva rapidement au-dessus de la ville et à leur tour, tous les participants du concours levèrent la tête pour contempler ce spectacle.
Puis, un long sifflement occupa le ciel. Soulevant les sourcils, les dessinateurs et les promeneurs s'interrogèrent sur ce bruit qui rompait si subitement le calme de la fin d'après-midi. Seul l'homme qui avait croqué tant de portraits dans les rues de la ville ne remarqua rien. Il avait oublié de remettre en marche sa prothèse. Son seul réflexe fut alors de sortir un nouveau son crayon pour rapidement saisir le visage étonné des humains qui l'entouraient.
Tous les regards, ou presque, s'était tournés vers l'est. Là-bas, le ciel paraissait soudain plus clair. Tous, ou presque. Les deux vieux amoureux se regardaient encore l'un l'autre. Un sourire complice au coin des lèvres. Le visage de ceux qu'ils aimaient l'un et l'autre fut la dernière chose qu'ils virent avant que la lumière éblouissante n'envahisse la ville, le quartier, le parc et cette petite clairière où ils se tenaient.
Un éclair.
Aveuglant.
Quand la lumière s'estompa, il ne restait nulle part dans la ville un quelconque être vivant.
Il ne restait, dans le petit square, que quelques pages agitées doucement par la brise.
La première qui bougea représentait un rouge-gorge. Celui-là même qui avait été croqué quelques heures auparavant, à quelques rues de là, près du chevet de l'ancienne abbaye. Et comme son modèle, elle prit son envol.
Les autres feuilles le suivirent, chacune à leur tour, et s'envolèrent, en emportant avec elles le dernier témoignage de cette journée. La dernière trace de quelques êtres humains qui s'étaient retrouvés ici pour partager quelques coups de crayon. La dernière trace de ce qu'ils avaient été, et de ce qu'ils avaient, tout au long de leur vie ou simplement ce jour-là, aimé.
Conches-sur-Gondoire / 01/09/2026